Si tu es homme, cherche aux tréfonds de ton âme la part féminine qui sommeille en toi. Si tu es femme sans enfant, essaye de t'imaginer avec une progéniture. Je sais bien que ce n'est pas simple, je ne suis pas de celles qui croient que nous avons un instinct maternel ancré au cortex. L'instinct maternel existe dans l'imagination de celles qui ont besoin de s'accomplir dans la maternité. Mais si tu fais une effort, tu vas y arriver.
A y est ? Tu es prêt, lecteur ?
Te voilà mère.
Maintenant, imagine-toi assise au bureau de ton home-office, le chien endormi sur le lit derrière toi, enchaînant les conférences téléphoniques sur des sujets plus pointus les uns que les autres. Tu es stressée. Très stressée. Tu te dis que cette journée est interminable et il n'est que 11 heures du matin.
Le téléphone de la maison sonne. Tu ne réponds jamais au téléphone dans la journée. Dans la journée, tu bosses. Ici, entre 8:00 et 18:00 c'est office plus que home. Z'ont qu'à rappeler plus tard. D'ailleurs, si tu décrochais, il y aurait deux chances sur trois pour que ce soit la dame qui veut te vendre des fenêtres terre-de-quelque-chose, celle à laquelle tu as demandé déjà dix fois de sortir de ses listes, celle que tu as menacé de dénoncer à la CNIL. Ben non, tu ne l'as pas fait. T'as autre chose à faire de tes journées que de dénoncer les spammeurs téléphoniques à la CNIL ! D'ailleurs, t'as même pas le temps de faire tout ce que tu dois faire dans cette journée, tu es stressée, tu bosses sur des trucs sensibles, politiques. C'est pas une bonne journée.
Bordel, mais il insiste le téléphone du salon ! Ça t'empêche même de réfléchir. Tu es super énervée. C'est pas une vie d'être tout le temps dérangée comme ça. Tu décroches, ne serait-ce que pour en finir :
- Allo ?!, tu fais, d'un ton qui dit c'est pas le moment de me faire iech !
- Allo, Madame Doudette ? C'est la maîtresse du Poussin. Il est malade, là, il a vomi en classe.
Tu hésites entre (i) éclater de rire à la vision de ton fils s'oubliant sur les chaussures vernies de sa voisine de pupitre et (ii) un profond désespoir à la pensée que cette journée est encore plus pourrie que tu l'imaginais... et il n'est que 11 heures.
- Je viens le chercher dans 10 minutes.
Le temps d'envoyer une email pour avertir tes interlocuteurs professionnels que tu t'absentes 30 minutes pour récupérer l'enfant malade et te voilà revenue l'enfant sous le bras.
Il est mal en point, l'enfant, blanc comme linge vieilli et grisâtre... le regard fiévreux mais pas de fièvre. Il dit qu'il a mal au coeur... Tu lui proposes de se mettre dans son lit avec un livre, tranquille dans sa chambre, mais il veut rester avec toi. Tu l'installes sur ton lit, dans ton home-office. Tu lui donnes de l'eau (pas beaucoup parce que, bon, on ne sait jamais) et une bassine pour les coups durs... Tu dis gentiment qu'il faut qu'il dorme, il te sourit. Tu lui dis que tu as des calls tout l'après-midi. Il dit je sais, je vais dormir peut-être. Tu lui demandes s'il veut l'iPad pour jouer. Il dit non merci. Tu sais alors qu'il est vraiment mal en point : un enfant normal veut l'iPad et ne dit pas merci.
Tu rentres en call. Tu es toujours aussi stressée mais avoir un enfant malade à la maison te change un peu les idées, te remets en place l'ordre des priorités. Tu envoies un email au Doudou pour lui demander d'appeler le docteur pour savoir ce qu'il faut faire. Le Doudou est idéal pour cette tâche. Il a été malade deux jours plus tôt. C'est lui le coupable, lui qui a refilé sa gastro à son fils. Il est donc normal d'assurer le partage des tâches : à toi le vomi, à lui l'appel au médecin.
Tu tentes de te concentrer sur les calls mais l'enfant ne parvient même pas à garder l'eau qu'il a bu. Les écouteurs sur les oreilles, le bouton silence activé sur le téléphone, tu nettoies la bassine en tentant de rester concentrée dès fois qu'on te demande quelque chose dans le téléphone et qu'il faille que tu prononces une ou plusieurs phrases. Ton vocabulaire à cet instant serait plutôt de l'ordre du beark, pffff, m'enfin. Mais il n'est pas impossible que tu doives construire un raisonnement avec un sujet, un verbe et plusieurs compléments. Stay focused, tel est le leitmotiv.
Le Doudou t'envoie un email. Le docteur a dit que c'était sûrement une gastro (on s'en serait douté !), que si pas de fièvre, on boit du coca sans bulle et on attend que ça passe. Si fièvre le lendemain, lui amener l'enfant. Du coca, on en a à la maison. Et le Poussin est content de boire du coca, même sans bulle. Tu lui mets une petite cuillère dans le verre, pour qu'il puisse jouer enlever les bulles lui-même.
Tu repars en call. Cette fois, c'est toi qui parle. Tu es leader sur la call (oui, deux mots anglais dans une phrase en français, je bats ma coulpe). Tu es prête. Le sujet est d'importance. On parle futur du business, projets, actions, plans d'action, on doit prendre des décisions. Soudain, bluuuuurp, la bassine se remplit. Re bluuuuuurp. Tu ne peux pas mettre en mute, tu causes. Tu ne sais ce que tes interlocuteurs ont entendu, tu pries pour qu'ils aient pris ce bruit inédit pour des travaux dans l'immeuble. Tu ne sauras jamais. On ne peut pas interrompre une discussion animée entre professionnels de la profession par un Dites, vous avez entendu mon fils se vider ? Ce n'est pas crédible. Tu finis la call, tu parviens à rester concentrée sur le sujet malgré les effluves qui se répandent dans la pièce et le chien qui tente de laper le contenu de la bassine. Tu vois, lecteur, ceci démontre l'importance de bien préparer les réunions. Une réunion bien préparée peut être tenue dans les circonstances les plus extrêmes.
Tu vides (encore) la bassine. Tu te laves bien les mains. Et repars en call. Parce que, je te rappelle, c'était une journée pourrie et stressante avant même que l'enfant malade revienne à la maison. Tu te dois d'assurer. Les urgences sont les urgences. L'enfant n'est pas une excuse pour procrastiner. Tu dois pouvoir tout faire. Heureusement, les réunions suivantes sont moins des discussions que des réunions d'information. Tu dois écouter, être attentive mais le mode silence du téléphone, on le dirait fait exprès pour ce genre de situation.
L'enfant se repose enfin. Peut-être va-t-il pouvoir s'endormir...
Ah non ! Pas le temps d'atteindre la bassine, cette fois-ci. Il faut changer les draps de ton lit. Et la couette. Tu as envie de hurler. Mais tu ne peux pas. D'abord, l'enfant ne comprendrait pas. Il n'a rien fait de mal. Il est malade. Ensuite, tu es supposée rester maîtresse de tes émotions. Ne pas faire d'esclandre. Tu dois garder tes forces pour le boulot qui t'attend. Tu profites d'une pause d'une demi-heure entre deux calls pour ressortir la deuxième couette du placard, changer les draps, préparer un gros sac pour le teinturier, donner un bain à ton fils, le changer, lui faire un câlin... et c'est reparti pour un tour !
La nounou arrive de l'école avec la Poussinette. Tiens, il est déjà 16:45 ?! Ou plutôt, il n'est QUE 16:45 ?! Tu ne souhaites qu'une chose, que cette journée interminable se termine. Tu mets le Poussin en quarantaine. Tu interdis fermement à sa soeur de l'approcher à plus d'un mètre. Un enfant malade, c'est bien suffisant. Bien sûr, la fille veut voir le frère. Elle ouvre et ferme la porte, s'approche aussi prêt qu'elle peut, fait son intéressante parce qu'on ne s'occupe pas assez d'elle. Toi, tu tentes de travailler, tu as un mémo à rédiger. Tu as une envie folle de hurler. Mais hurler pourquoi ? A part provoquer des larmes et des cris (très sonores), tu ne parviendras qu'à t'éloigner de ton but : en finir avec cette journée.
Tu dis très fermement à la Nounou qu'elle doit gérer la Poussinette. Tu donnes l'iPad au Poussin qui semble aller mieux puisqu'il l'accepte.... et tu te plonges dans le travail. Tu arrives à être efficace 2 heures. Tu te dis : j'arrête, j'ai fini. Et là, au moment où tu vas éteindre l'ordi, tu reçois une invitation pour une réunion le soir, une réunion importante avec plein de gens qui vivent sur un autre créneau horaire. Cette réunion, tu dois y être. Toi, tu n'as qu'une envie, te mettre sous la couette à 20:30 et pioncer. Ben non...
Le Doudou rentre. Tu lui dis que tu n'en peux plus. Il compatit... mais quand tu lui annonces que son fils a vomi dans son lit, il manque de s'étouffer. Tu réalises que si le Poussin se trouve mal dans la soirée, son soutien sera essentiellement psychologique. Le vidage de bassine n'est pas dans les cordes du Doudou. Lui, il appelle le docteur. Le partage des tâches.
L'enfant s'endort. Tu rentres en réunion. Une demi-heure plus tard, c'est bouclé. Il est 22:00, tu vas pouvoir te reposer, tu as fini ta journée de galère...
... Que tu crois ! Parce que l'enfant malade se réveille en sursaut, en sueur et en pleurs. Il a fait un horrible cauchemar. Tu lui fais un gros câlin, tu réussis à le calmer, tu ne sauras pas de quoi ce cauchemar est fait, mais il fait très peur. Il te l'aura dit quinze fois, l'enfant malade, maman, ça fait peur, j'ai peur, et toi, tu auras été désemparée, incapable de calmer ses frayeurs de façon efficace. Heureusement, le simple fait d'être mère, ta présence inquiète à ses côtés suffit à réduire les sanglots. L'enfant finit par se rendormir.
Il est 22:30. Tu te mets au lit. Deux minutes plus tard, tu dors.
Même pas le temps de te féliciter et de féliciter tes copines.
Mères d'enfant malade, sachez le :
Vous êtes douées d'une force surhumaine.
C'est un fait.
Nul ne peut contester.
