samedi 31 janvier 2009

De la grève

J’en ai des choses à vous raconter et ne sais par quoi commencer. D’abord, il y eut Stockholm, une aventure en soi, puis la grève de jeudi dernier, une autre aventure, moins exotique… Allez, j’aurai bien le temps pour deux messages ce week-end.

Commençons par la grève. Car elle nous a tous touchés, certains plus que d’autres. J’imagine que quand vous vivez en rase campagne, la grève signifie essentiellement que la radio diffuse de la musique le matin au lieu de reporter les tristes nouvelles du monde et que la voiture jaune du facteur se fait attendre...

Mais à Paris… Prenez une famille de deux parents qui travaillent, deux enfants dont l’un est scolarisé dans l’école maternelle publique du quartier et dont l’autre est gardé par SuperNounou, domiciliée en grande banlieue au bout d’une ligne de RER dont les conducteurs sont les premiers à faire grève. MA famille à moi.

La veille du jeudi de la grève, le Doudou annonce, grand seigneur, à SuperNounou qu’il lui donne sa journée parce que c’est vraiment trop galère de mettre trois heures pour atteindre Paris intra muros. Puis il m’appelle pour lui annoncer la nouvelle.

- Ah, tu vas pouvoir travailler de la maison ?, je demande, candide.
- Euh, non, j’ai une réunion. Mais toi…
- QUOI MOI ????
Grand silence du Doudou au bout du fil. Inspiration bruyante.
- Ben, t’avais pas dit que t’avais annulé tous tes rendez-vous au cas où ?…
Colère silencieuse de Doudette. Long silence…
- J’ai un travail monstre demain, je ne pourrai PAS m’occuper des enfants.
Supplique du Doudou qui n’a pas envie de revenir vers SuperNounou pour lui dire que, finalement, va falloir qu’elle trouve un moyen pour arriver.
- Je rentrerai tôt et Petit Poussin va à l’école…
Grmph !!!!
- Petit Poussin ne va PAS à l’école. La maîtresse de Petit Poussin est en grève… ainsi que toutes les maîtresses de l’école. L’école est fermée.
Je sens que le Doudou meure d’envie d’évoquer le service minimum et le fait que les écoles doivent s’organiser pour accueillir les enfants. Mais bon, on le sait, à Paris, la mairie n’assure pas le service minimum.
- Et ta mère ?
Ma mère ? Quoi ma mère ? Ma mère a gardé les enfants pendant quatre jours de villégiature à Stockholm, ma mère est épuisée, ma mère n’a qu’une envie, être tranquille, ma mère ne gardera pas les enfants, grève ou pas grève.

Donc, je suis restée à la maison jeudi, derrière mon ordinateur, avec un remote access plus que bienvenu vu la charge de travail. Les enfants avaient promis d’être sages. Ils l’ont (presque) été. Mes beaux-parents sont venus les occuper deux heures et le reste du temps, j’ai assuré. Si, si. Oui, d’accord, ils ont regardé la Belle et le Clochard après le déjeuner mais à part ce petit moment, la télé n’a jamais servi de baby-sitter.

Il y a bien eu quelques incidents.
Poussinette qui se prend un coup d’épée en mousse au moment même où je suis au téléphone. Son hurlement a largement couvert les explications de la cliente qui a du tout reprendre à zéro, tandis que, Poussinette dans les bras, le téléphone coincé entre la tête et l’épaule, je confisquais l’arme du crime.
L’ordinateur qui tombe en rade d’un seul coup quand le Doudou, rentré d’à-peu-près bonne heure, débranche le fil d’alimentation sans réaliser qu’il y a longtemps que le batterie ne fonctionne plus, annulant d’un coup près d’une demi-heure de travail sur un mémo compliqué. Un bout de manif (pas plus de deux cents personnes) qui passe juste sous nos fenêtres, ameutant tout le quartier ; sans doute des égarés.
Poussinette qui tient à absolument à travailler à côté de moi et appuie massivement sur les touches de l’ordinateur Oui-Oui, lesquelles produisent des bruits métalliques d’animaux et autres objets bizarres (le yoyo est particulièrement représentatif de l’absence de rapport entre l’objet et le son qu’il est supposé émettre) à vous donner un mal de crâne pas possible même sans grève.

Finalement, la journée s’est terminée sans heurs. Vers 22 heures, j’ai éteint l’ordi et ai appelé un client qui m’a annonce qu’il rentrait chez lui pour voir sa fille de 7 mois qu’il n’avait presque pas vu de la semaine.

En me couchant, j’ai repensé à la conversation que nous avions eue avec Petit Poussin au déjeuner. J’avais essayé de lui expliquer ce que c’était qu’une grève, en bonne juriste, le fait de défendre des revendications collectives, etc., etc. Il m’avait regardé avec ses grands yeux bleus d’enfants et avait dit :
- Moi, j’aime pas la grève. Quand y a la grève, on peut pas prendre le train pour aller en Bretagne chez Grand-Père et Grand-Mère. De toutes façons, moi, je vais beaucoup travailler, comme toi, comme ça j’aurai une maison et je ne dormirai pas dans la rue.

Oui, bon d’accord, on lui met un peu la pression au Petit Poussin mais, comme disait mon père quand je ramenais un 15/20 et qu’il me demandait pourquoi j’avais pas eu 17 comme ma copine Daphné, c’est pour son bien.

Et j’ai pensé au million de personnes défilant ce jour là, à ce qu’elles demandaient et surtout à ce qu’elles ne demandaient pas, ne demandaient plus. J’ai pensé aux grèves des années 30, quand on se battait pour quelques centimes de plus de salaire, pour les congés payés, pour de meilleures conditions de travail, pour le droit d’être représentées par des syndicats. J’ai pensé à une série télé dont j’ai oublié le nom, qui se passe dans l’Amérique des années 40, avec un personnage qui est un « union rep » venu transmettre les valeurs du syndicalisme à des salariés exploités par le patron local (lequel patron a un fils à la guerre et une vie pas rose-rose) [si quelqu’un se souvient de cette série, qui n’a pas duré plus de deux saisons, je veux bien le nom et un lien internet]. Et aussi utile et indispensable que soit le droit de grève, je me suis demandée s’il n’y avait pas eu un dévoiement de ce droit dans les revendications qu’il portait désormais. Vouloir faire cesser la crise est louable mais je doute que ce soit en s’arrêtant de travailler qu’on résout les problèmes du monde.

J’ai pensé également à ces salariés dont le licenciement est envisagé quelque part en France, qui préfèrent envenimer leur situation en occupant le site, en engageant des procédures juridiques tous azimuts, rendant par là même toute reprise du site inconcevable (qui voudrait acheter une entreprise avec un tel passif ?), plutôt qu’entrer dans un process (certes peut-être douloureux) de conciliation. Il y a une réplique dans Le Dernier Métro de Truffaut où, au cours d’une soirée, le personnage de Catherine Deneuve (Marion) décide de quitter un dîner foireux et où le personnage joué par Depardieu demande ce qu’il lui prend. Il lui est répondu quelque chose comme « la soirée était foutue, du coup elle a décidé d’enfoncer le clou et est allée la finir ailleurs » [ca fait une heure que je cherche la réplique exacte sur Google… et j’trouve rien. C’est nul, Google]. Et effectivement, Marion est partie avec un parfait crétin.

Ben, c’est un peu ce que je ressens avec ces grèves. Les gens se disent que c’est foutu. Alors, foutu pour foutu, autant tout gâcher… Et pendant ce temps là, certains triment plus que d’autres. Et j’ai une tendresse particulière pour ce client qui rentrait chez lui à 22 heures pour voir une petite princesse de sept mois qui ne l’avait sans doute pas attendue.

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