Je viens de terminer le dernier livre d'Emmanuel Carrere, d'autres vies que la mienne et je vous le recommande. C'est un excellent livre. Je pourrais rédiger une critique littéraire mais d'autres le font mieux que moi et la critique de Télérama résume aisément ce que j'ai ressenti en lisant ce livre. Juste un commentaire de forme, sans doute voulu mais qui m'a agacé. L'auteur n'écrit pas Cour de Cass. mais cour de casse...
Comment j'ai eu envie de lire ce livre qui vient juste de sortir ? Parce que j'avais adoré un roman russe ? Pas seulement. Surtout parce que, en lisant un article sur le livre dans le Journal du Dimanche il y a 15 jours, j'ai réalisé que j'en connaissais le personnage principal, Juliette. Je ne dévoilerai aucun suspens en disant que Juliette est morte, en 2005, d'un cancer.
En refermant la dernière page du livre, je me suis dit qu'en connaissant Juliette, en fait je ne savais rien d'elle.
La période où je l'ai croisée tient en 2 pages dans le livre (très exactement les pages 199 et 200), on y dit qu'elle a fait un Magistère, que ça l'a vacciné à tout jamais du monde des cabinets d'avocats dit "d'affaires" et qu'elle est devenue juge.
Et pourtant, pendant 3 ans, entre Septembre 1992 et juin 1995, je l'ai croisée presque chaque jour... étrangement, je ne suis pas certaine d'avoir plus d'une dizaine de souvenirs où elle apparait.
La premiere fois que je l'ai rencontrée. Premier jour du Magistère. Couloirs de la fac. Elle sortait de l'ascenseur, un petit sac à dos sur les épaules, un pantalon large en toile noire avec des poches, un t-Shirt moulant et les béquilles. Ca m'a surprise de la voir ainsi surgir de nulle part. Les ascenseurs n'étaient pas pour les étudiants. Et elle était étudiante. J'ai pensé encore une qui a fait une chute en vacances. Je ne savais pas qu'elle était tout le temps comme ca. D'ailleurs, je n'ai jamais osé lui demander comme elle est était venue à porter des béquilles. J'ai imaginé qu'elle avait eu une maladie puis cru que c'était de naissance. En fait, je m'en fichais, je la trouvais sympathique mais distante, donc peu abordable.
Je me demande aujourd'hui, après avoir lu ce qu'elle pensait des forts (et des faibles), comment elle avait réagi au discours inaugural du Professeur Germain, nous expliquant que nous étions Les Décideurs de l'An 2000. Avec le cynisme qui me caractérise, je m'étais dit que tout ce que je déciderais en l'an 2000, ce serait de la couleur de mes rideaux et je ne m'étais pas vraiment trompée. J'imagine que Juliette avait du trouver cela particulièrement ridicule.
En cours. Elle était discrète. Pourtant quand elle parlait, c'était à bon escient. Parce qu'elle avait quelque chose d'utile à dire. Le contraire de moi qui cause pour meubler le silence. Juliette n'avait pas peur du silence et je me souviens que ça m'impressionnait.
A Montpellier, à la fin du Magistère. Dernier mois, certificat de spécialisation (=> traduire week-end à la plage pendant un mois). Juliette dans les bras de son chéri, révisant sur l'herbe. Patrice était venu la rejoindre et partageait sa minuscule chambre de Cité U. On s'était tous assis autour d'eux, Ceux qui résidaient en cité U, et on avait parlé de la fin de l'année. Patrice nous avait montré ses bandes dessinées. J'avais trouvé ça drôle. Ça faisait trois ans que je côtoyais Juliette chaque jour et c'était notre première vraie conversation. Peut-être la seule que nous ayons eue.
L'annonce de sa mort. Petit Poussin avait presque un an. Nous profitions de nos premières vacances en famille au Club Med de Vittel. Nous étions au restaurant. Table ronde dans un coin près de la fenêtre. Un peu avant 20 heures. Mon portable sonne. Je pense le bureau ! Je jette un coup d'oeil au regard furibard du Doudou. Numéro masqué. Je décroche quand même.
- Doudette ? c'est T., je te dérange ?
- Ben ouais, là, on est en vacances... je te rappelle à mon retour et on essaye de se voir.
Silence gêné à l'autre bout du fil.
- En fait, j'appelais pour t'annoncer un truc mais là, je pense que ce n'est pas trop le moment.
Je sens que c'est grave. J'imagine qu'il est arrivé quelque chose à sa soeur, à ses neveux, à ses parents. T. est l'un de meilleurs amis. Même si on se voit moins (mariage et travail obligent), nous sommes proches. Je m'inquiète.
- Non, ça va. Vas-y.
- Juliette est morte, je suis à la gare de Vienne. Je vais à l'enterrement. Je me demandais si tu voulais venir.
Ça fait beaucoup d'informations d'un seul coup.
- Juliette ?
- Juliette D.
- Juliette D ?!? Comment ça, elle est morte ?
- Un cancer, elle a trois filles, elle est toujours avec Patrice. Au fait, elle était juge.
A ce moment, je regarde le Doudou, le Petit Poussin qui dort dans sa poussette et je réalise que je suis la plus chanceuse des femmes. A partir de cet instant, je ne pense plus qu'à ses filles. Comment elles vont vivre sans leur maman, comment elle vont supporter cela, comment quiconque peut supporter cela. J'en parle pendant tout le dîner.
Bien sûr, je ne vais pas à l'enterrement. J'écris bien sur parce que je suis égoïste et que mon bonheur, ces quelques jours en famille, me semblaient alors l'essentiel. Peut-être d'ailleurs à cause de ce que T. venait de m'annoncer. La vie était soudain trop courte pour abandonner ne serait-ce que 48 heures ma famille pour rendre hommage à une fille, devenue femme, que je n'avais pas vue depuis 10 ans....
Après, il y eut la collecte pour offrir des cadeaux aux filles... et grâce à Juliette, une petite quinzaine d'anciens étudiants qui ne s'étaient pas parlés depuis 10 ans ont renoué le contact. Nous étions solidaires de cette famille. Nous avions de bons métiers, de ceux que Juliette méprise à longueur du livre d'Emmanuel Carrere, nous étions parfois avocats (ou juriste) de ces établissements de crédit qu'apparemment le Tribunal d'instance de Vienne cherchait à rendre plus respecteux du droit. Alors, nous avons fait ce qu'il y a de plus facile pour nous : donner de l'argent.
J'exagère: plusieurs ont donné du temps. Et ceux-là sont les vrais amis de Juliette.
Moi, je l'admets, j'ai été lâche, je suis restée dans ma bulle et j'ai attendu que ça passe. Un chèque et un email m'ont paru suffisants.
Mais ça n'est pas passé.
J'ai souvent repensé à Juliette depuis l'appel de T de Juin 2005...
Juliette me rappelle que la vie est un cadeau, qu'il faut en profiter au maximum, qu'il faut en même temps préparer l'avenir de ses enfants.
C'est en rentrant de Vittel cette année là que le Doudou et moi avons demandé au frère du Doudou s'il voulait bien s'occuper de nos enfants s'ils nous arrivait quelque chose (ce quelque chose étant par définition fatal). Puis nous avons rédigé nos dernières volontés, qui sont bien plus qu'un testament (il y est question de la religion - ou plutôt de l'absence de religion - dans laquelle nos enfants doivent être élevés, d'école publique ou privée, d'appartement, de bijoux de famille, d'assurances-vie, c'est un gloubiboulga informe d'instructions plus ou moins réalistes pour qui nous succéderaient dans l'éducation et l'amour de nos enfants).
C'est parce qu'il y a eu ce coup de fil de T. que j'ai décidé de lever (un peu) le pied, d'être à la maison tous les soirs pour le dîner, de considérer que la famille est une priorité.
La mort de Juliette a été un catalyseur et la vie nous rappelle que ce qui est arrivé à Juliette peut frapper tout le monde à n'importe quel instant.
Il y a quelques semaines, j'ai appris qu'une amie était atteinte d'un mal similaire à celui qui a frappé Juliette. Elle a été opérée hier.
C'est à elle que je veux penser aujourd'hui... Nature, si tu es toute puissante, prend soin d'elle !
Comme la vie est fragile.
RépondreSupprimerMerci pour ce témoignage, petit supplément à ma lecture du roman d'E Carrère.
Pour la forme, j'ai trouvé quelques coquilles. Hélas. Mais bon, disons que la perfection n'existe pas et qu'un roman même tiré à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires n'est jamais exempt de fautes.
Toutes ces vies qu'il raconte nous sont si proches finalement. c'est là son talent d'écrivain.