jeudi 11 juin 2009

Bureaux

La problématique du bureau d'angle est aussi vieille que la hiérarchie dans l'ere occidentale post-industrielle : celui qui a le bureau d'angle avec tout un tas de fenêtres donnant sur un jardin ombragé, celui-là est le Big-Grand-Chef...

Mais le bureau de base, le simple petit espace de 6 mètres carrés avec lucarne, dans la Firme, est également l'objet d'une guerre sans merci depuis près d'une décennie que j'y travaille.

Le bureau, comme concept, comme objet de pouvoir.

Chez nous, la question n'est pas de savoir quel bureau on a (quoique ça ait son importance) mais combien de bureaux on possède. Nous sommes loin de l'open space à la mode. Confidentialité oblige, c'est derrière de lourdes portent de verre que se jouent nos longues journées laborieuses.

A ce petit jeu, les socialistes - traduire : spécialistes du droit du travail - dont je fais partie sont très mauvais.

Il y a 10 ans donc, j'arrivais, petite collaboratrice. On m'attendait. Mais pas assez pour avoir prévu mon arrivée. Pas de place. On me colle dans le bureau d'un Sous-Chef, qui ronchonne. Nous cohabitons six mois, pendant lesquels j'ai appris plus tard que ma vie n'avait tenu qu'à un fil tant j'avais exaspéré ledit sous-chef avec mon niveau sonore (il faut dire que Poussinette a de qui tenir). Au bout de six mois, on me trouve un petit bureau, que je partage bien vite avec une autre collaboratrice. On a beaucoup ri mais je ne suis pas certaine que, eussions-nous été salariées, nous ayions rempli toutes les conditions règlementaire en terme de conditions de travail.

Pourquoi nous avoir mis dans un cagibi ? Manque de place. Pas de bureau vacant. Le social ne mène pas le monde. Notre heure de gloire est encore loin. Nous sommes un groupe en développement. Il n'y a pas encore de Chef, rien que des Sous-Chefs qui aspirent à être élus Chefs. Se battre pour des bureaux n'est pas encore une bataille qu'il leur semble nécessaire de mener. Trop de risques d'inimitié. Pour le bien être de quelques collaborateurs ? Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Qu'à cela ne tienne. Un an plus tard, l'un des Sous-Chefs est passé Chef et la Firme agrandit ses bureaux parisiens. On change d'étage. On nous promet de grands et beaux bureaux. Neuf bureaux sont dédiés aux socialistes (dont trois pour les Chef et Sous-Chefs). C'est géant !

Tellement géant que, une fois deux nouveaux collaborateurs embauchés, nous sommes de nouveau les uns sur les autres. On tente un vague appel du pied aux fiscalistes, qui ont plus de place qu'il ne leur en faut mais voilà, le fiscaliste est prévoyant, le fiscaliste ne lâche pas son bien facilement. Les fiscalistes ont des bureaux vides mais ils les gardent, ils y mettent des stagiaires, ils occupent le terrain, pas question de nous les prêter...

Car un prêt de bureau, tout le monde sait comment ça finit : ça n'est jamais restitué.

Résultat : il y a deux ans, avant le Grand Déménagement, les socialistes étaient deux par bureau, Sous-Chefetaines nouvellement promues comprises et les fiscalistes avaient chacun un grand bureau (enfin presque, n'est-ce pas lecteur qu'on a quand même droit à quelques libertés avec la réalité ?).

Mais nous, les socialistes de la première heure, étions fin prêts à l'heure du Grand Déménagement. Nous avions appris de nos erreurs, pris exemple sur les fiscalistes. Nous avions anticipé. Les socialistes avaient de la place, dont un bureau vide à remplir de stagiaires puis de collaborateurs. Ce n'était pas encore la crise mais nous savions que notre activité devait s'étendre, nous le pressentions.

Seulement voilà, le Grand Déménagement intervenu, les travaux n'étaient pas finis. Certains n'avaient pas de bureau. On nous a gentiment demandé de prêter notre bureau de stagiaire. Nous sommes socialistes, nous avons la fibre fraternelle. Nous avons accepté ce prêt temporaire.

PREMIÈRE GROSSE ERREUR

Deux dames se sont installées. On les a accueillies chaleureusement. On savait qu'elles avaient un bureau quelque part, dans l'aile ouest, qui n'attendait qu'un coup de pinceau. C'était la faute aux travaux. Or, les travaux, c'est bien connu, on sait quand ils commencent, pas quand ils se terminent.

Nous avons attendu, patiemment, tissant nos emails telle Ariane sa toile.

Un jour les travaux ont eu une fin et les deux dames sont parties.

Nous nous sommes réjouis ouvertement, avons (presque) débouché le mousseux.

DEUXIÈME GROSSE ERREUR

Nous ne le savions pas encore mais le bureau n'était plus à nous.

Quand la rumeur a couru que le bureau aillait se vider, nous avons été naïfs. Nous avons supposé, parce que c'était marqué sur les plans dont nous avions tous eu copie, que c'était un bureau social. Une fois l'occupant précaire parti, il revenait à son légitime propriétaire. Comme nous étions candides.

Car les publicistes ourdissaient dans l'ombre.

Les publicistes sont nos voisins. Ils occupent les bureau du bout du couloir. Ils frayent dans les hautes sphères. Ils ont fait SciencesPo, l'ENA... des écoles où l'on apprend à négocier dans les couloirs.

Nous aurions du nous méfier. Nous n'en avons rien fait.

TROISIÈME GROSSE ERREUR.

Alors que nous attendions tranquillement la libération de notre bien, les publicistes négociaient le bureau avec les vrais décideurs : les Services Généraux.

A peine les deux dames parties que deux messieurs s'installaient. De jeunes collaborateurs publicistes. Soi-disant le temps qu'on leur trouve un bureau...

Le temporaire dure.

Deux ans plus tard, l'un d'entre eux est parti mais l'autre est encore là et s'accroche à son siège comme un ministre à son portefeuille.

Nous avons tout tenté. La ruse. La persuasion. La conviction. Nous avons même envoyé de jeunes et jolies stagiaires court vêtu supplier le Grand Chef du public. Rien n'y a fait.

Le bureau est perdu. A jamais.

Nous cherchons maintenant un moyen de contournement pour caser tout notre petit monde dans des conditions décentes. C'est que le social, c'est un secteur qui marche par les temps qui courent. L'un de nos projets : piquer un bureau aux fiscalistes juste à l'étage du dessous. Un juste retour des choses 10 ans plus tard.

Mais chut... c'est secret...

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