samedi 13 février 2010

L'épreuve du passeport

Lundi 8 février 2010.

Je prends mon courage à deux mains (oui, mon courage tient dans deux mains) et je me présente à l'antenne de la préfecture du XIIème arrondissement parisien pour faire (re)faire un passeport périmé.

Il est environ 8:40 quand je pousse la porte.

Le lieu est petit, tout en longueur.

A l'entrée, un comptoir arrondi derrière lequel se tient une dame dont on voit à peine le haut du crane, le café chaud à la main, et au dessus du bout de crâne un panneau lumineux qui annonce 12. Dans l'enfilade, six guichets cachés par un genre de plaque métallique, dont deux seulement sont occupés. Au dessus de ces guichets, un panneau lumineux indiquant les chiffres 03. Enfin, au bout de l'enfilade, un autre comptoir au dessus duquel sont écrites les lettres C.A.I.S.S.E. Derrière ce dernier comptoir... personne. En face de la rangée de guichets, quelques chaises, toutes occupées par des gens emmitouflés dans de grosses doudounes.

La dame sous le panneau lumineux 12 m'aperçoit, avale une gorgée de café et marmonne:
- prenez un ticket.
Je prends un ticket. Mon numéro (gagnant ?) est le 23.
Je m'approche de la dame et lui demande:
- Vous pourriez me donner un formulaire pour les passeports, j'ai toutes les pièces sauf ça, s'il vous plait ?
oui, j'ai bien dit s'il vous plait. Parce que je me méfie, voyez-vous. Une impolitesse et votre numéro se transforme de 23 en 32 par un coup de la préfecture. Sont magiciens, à la préfecture.
- Vous voulez un passeport, voilà la liste des documents demandés.
- Euh.... je veux juste un formulaire.
- C'est quoi votre numéro ?
- 23.
- Là, j'en suis à 12, dit-elle en pointant sa tasse vers le panneau lumineux au dessus de sa tête.
- Oui, je comprends mais je souhaite juste le formulaire pour l'instant.
- ...
- Pour le remplir.
- ...
- En attendant.

Je vois une lueur d'intelligence derrière la fumée de son café. Elle me tend le formulaire.
- Je mets aussi la liste des pièces dès fois que vous n'auriez pas tout.
- Je l'avais téléchargée sur le site internet.
- Ah.... internet....
Je n'ai toujours pas compris si le Ah... internet... signifiait heureusement qu'internet est là pour nous simplifier la tâche... ou bien voilà qu'internet nous pique nos boulots maintenant !
Je cherche encore.

Je me trouve une petite place assise et je sors mon iPhone. Faut bien s'occuper....

Une dame d'une cinquantaine d'années, vulgaire, maquillée comme une grue et portant un manteau en faux léopard tout à fait assortie à ses cuissardes en faux crocodile, et sa fille, adolescente volubile, s'installent à côté de moi. Ca piaille. Ca grommelle. Je twitte.

Les numéro s'égrainent. Lentement.

Au dessus de la dame au café, on arrive péniblement à 17, tandis qu'on est encore à 05 au dessus des guichets, toujours occupés au tiers.

- Maryyyyyyyse, tu peux t'occuper des retraits ?, hurle la dame au café à l'une des deux dames aux guichets.
- Okay, envoie !

On envoie donc un monsieur à la mine triste... qui attend là depuis presque aussi longtemps que moi. J'entends le monsieur murmurer à la dame au guichet qui le reçoit.
- Dites, juste pour récupérer une carte d'identité, c'est super long, là...
Et la dame de répondre:
- M'enfin, monsieur, vous avez vu le monde qu'il y a !
- Ouais, mais quand même, c'était juste pour un retrait...
- Devriez être content, c'est pour ca que j'vous prends.
Je pense "par derrière ?" mais je ne devrais pas. C'est l'attente, ça me rend grivoise. Je réalise alors que ce sera le même cirque pour récupérer mon passeport.

Les numéros continent de défiler, un à un, à la vitesse d'un escargot....

Enfin le 23 s'affiche au dessus du crâne de la dame au café.

Dès fois qu'on n'aurait pas les yeux rivés sur l'afficheur, la dame au café (qui n'a plus de café) hurle:
- le vingt-euh-trois !!!!
Je me lève.
- C'est moi.
Elle me regarde.
- Votre ticket, s'il vous plait.
La confiance règne ! Je le lui tends.
- C'est pour quoi ?
- Une demande de passeport.
- Montrez-moi le dossier.
Je lui tends une pochette dont elle examine chacune des pièces.
- C'est bon. Attendez qu'on vous appelle. Les guichets, là.
Et elle me montre la rangée de six guichets comme si je venais juste d'arriver.

Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage...

Au dessus des guichets, numéro affiché : 13.

Je me dis que celui qui a tiré ce numéro a de la chance... Il arrive au bout de son calvaire.

Je me trouve une nouvelle place assise, à côté d'un couple de personnes (très) âgées.

- Madame Duchemin !, appelle une dame derrière l'un des six guichets, qui se remplissent peu peu (la pause du matin doit être parvenue à son terme).
Personne ne vient.
La dame derrière le guichet interroge sa collègue :
- Le rendez-vous de dix heures n'est pas là. J'fais quoi ?
- C'était quoi ?, demande la collègue.
- Un passeport.
Je sursaute. Pour deux raisons :
(1) il est déjà 10 heures, ca fait prêt d'une heure et demi que je poireaute...
(2) c'est quoi cette histoire de rendez-vous ?!? On peut avoir des passe-droits. Comme à l'hôpital ? Consultations privées ?
La collègue soulève les épaules, soupire... et ne répond pas à la question de la dame au rendez-vous en retard, qui s'en trouve fort dépourvue.
- Maryyyyyyse, crie la dame au rendez-vous manqué, qu'est-ce qu'on fait quand le rendez-vous ne vient pas ?
et Maryse de répondre, tout aussi distinctement, du fond de la salle :
- T'en prends un autre !!!
Et hop, le 14 s'affiche. Plus que neuf !

Comme tout le monde en a assez d'attendre, les langues se délient. Les gens papotent. A côté de moi, le couple de personnes (très) âgées vient récupérer des cartes d'identité. La première fois, on leur a demandé des papiers vieux de quarante ans, de la mairie de leur mariage. C'est donc la troisième fois qu'ils viennent et font la queue. Ils n'ont pas beaucoup d'argent. Ils ont quand même dû faire un aller-retour en province pour récupérer les papiers parce que, là-bas, c'est un petit village, rien n'est informatisé. La dame (très) âgée sourit. Elle dit que, eux, ca ne les embête pas d'être là, ce n'est pas comme s'ils étaient attendus quelque part... Le monsieur (très) âgé dit "ils ont dit trois semaines, là, c'est bon, ils nous donnent nos papiers et on s'en va". La dame (très) âgée lui caresse le bras, me regarde et sourit. Elle dit "il est impatient, je lui ai expliqué qu'on serait plus sûrs lundi mais il a a voulu venir quand même aujourd'hui, si cela se trouve, ce n'est pas prêt". Je lui rends son sourire. Un amour de quarante ans, ca se respecte.

Numéro 19.

Un monsieur en costume, noeud de cravate impeccable, le Blackberry dans la main, le dossier dans l'autre, s'approche d'un pas assuré vers le guichet juste devant moi. Il s'installe, l'air exaspéré de l'homme qui a perdu sa matinée. Il souffle.
- C'est pour quoi ?
- un renouvellement de carte d'identité.
- Votre dossier s'il vous plait.
Le Monsieur le lui tend.
- Vous n'avez pas rempli le formulaire ?, demande la dame, incrédule.
- Ah bon ? Fallait ?
Je suggère aux salariés qui reportent au monsieur au Blackberry de lui rétorquer, à la prochaine relance pour un truc en retard, ah bon ? fallait ?, histoire de voir sa réaction.

Une jeune femme entre, pressée.

Elle se précipite, essoufflée, sur le comptoir de la dame au café :
-J'suis m'dame Duchemin, j'avais rendez-vous, j'suis en retard, j'suis désolée.
Elle parle encore plus vite que moi, c'est dire.
- Z'êtes en retard. On vous attendait à dix heures. Il est dix heures dix-huit.
- J'sais, j'suis désolée, la neige, le bus..
- Attendez-là.
La dame au café fait un pas en arrière:
- Claiiiiiiiiiiiiiiiire, le rendeeeeeez-vous est lààààààààààà !
Ca réveille tout le monde.
- J'm'en occupe quand j'ai fini, répond la dame du guichet, qui s'occupe encore du numéro 14.

Zut, zut, zut, on vient de me griller d'une place.

Je prends mon mal en patience...

.... C'est loooooong.

J'ai ôté mon manteau depuis longtemps mais les autres non. Ils doivent étouffer sous leurs triples épaisseurs. Dehors, il fait un froid de gueux mais, ici, ca va. On se tient chaud. D'après les explications recueillies auprès de tiers autorisés, l'administré garde son manteau parce que l'ôter reviendrait à abdiquer face à l'administration et admettre qu'on va y passer la matinée (non, pas la journée, je refuse d'y passer la journée).

Numéro 21.

On s'approche. Je me sens fébrile. Un peu comme le coureur au moment où le starter entonne un tonitruant A vos Marques ! Ou comme l'acteur qui monte sur scène. Ou comme l'élève qui passe à l'oral. J'ai des tas de comparaison éculées comme ça, suffit de demander. Question essentielle : serais-je à la hauteur ?

- Le 23 !
Je m'approche du guichet.
- Bonjouuur...
Je lui sors mon plus beau sourire. Les enfants l'ont entendu au moins mille fois : on obtient plus de choses avec un sourire :)
- C'est pour quoi ?
Je me demande combien de fois cette question est posée dans une journée.
- Un passeport.
- Le dossier, ordonne-t-elle, main tendue vers moi.
Elle l'examine.
- Vos timbres fiscaux, là, c'est pour que moi, je fasse la photo.
- Oui mais j'ai déjà fait les photos.
- D'accord, mais on va recommencer.
On recommence donc et je comprends l'utilité des plaques métalliques derrières les chaises. Dire que j'ai payé 8 euros les photos chez un photographe professionnel !

La dame pianote sur son ordinateur.

Elle tape frénétiquement sur une touche.

Je suis assez geekette pour savoir que, quand on tape frénétiquement sur quoi que ce soit d'électronique, ca sent le roussi.

- Un problème ?

- Je suis obligée de redémarrer, M'dame.
Et de joindre le geste à la parole. Elle éteint à l'ordi à la sauvage. Le helpdesk du bureau s'étoufferait mais, dans l'administration, ca semble être la procédure d'usage. Tandis que l'ordi redémarre, la dame prend un calendrier et l'examine consciencieusement. Peut-être tente-telle de l'apprendre par coeur. Premier janvier, deux janvier, trois janvier...
L'ordinateur semble être une forte tête. Il refuse de s'initialiser.
Re-redémarrage.
- Je travaille pour l'informatique en fait, dit la dame au guichet, vous savez, c'est vraiment pas facile en ce moment...
Je refuse de me mêler au débat qui oppose, depuis les débuts de la révolution industrielle, l'Homme à la machine.
- On ne peut pas faire quelque chose d'autre pendant ce temps ? Signer des documents par exemple...
La dame me dévisage, tétanisée.
- M'enfin, M'dame, bien sûr que non ! Y a un ordre. C'est la procédure.

On attend donc que l'ordinateur daigne fonctionner.

Au bout deux trois minutes, rien ne se passe.
- Ca ne marche toujours pas ?
Je sens que je vexe la dame, qui tourne l'écran vers moi.
- Regardez par vous-même. Ca bloque à 75 %.
Et effectivement, je vois distinctement un une barre remplie au trois-quart avec 75 % écrit dessous (arghhhhh, la loi de Murphy...).
La dame n'entend pas me laisser contempler le spectacle affligeant du désastre informatique de son antenne préfectorale. Elle retourne l'écran vers elle, en ne laissant plus dans mon champ de vision que le dos d'un écran plat... et son visage abattu.

Nous attendons.

Enfin, le visage s'éclaire.
- C'est bon, M'dame, on peut terminer.
Finalement, l'informatique, moins on en fait pour que ça fonctionne correctement, mieux c'est !

Nous terminons par l'empreinte de mes doigts.
J'appuie chacune de mes mains sur une plaque de verre, ca clignote et hop, je suis fichée.
- Pour la carte d'identité ce sera pareil ?, je me renseigne.
- Non, M'dame, les cartes d'identité, c'est encore à l'encre.
- Mais c'est pas ici pour les cartes d'identité ?
Là, c'est moi qui ne comprend plus.
- Si, mais c'est à l'encre !, fait-elle, exaspérée.
Je n'insiste pas. C'est quand même la préfecture, je tiens à en sortir... libre.

- Pour le passeport, ca se passe comment ? Je l'aurai quand ?
- Ce sera prêt dans trois semaines. Vous avez mis votre téléphone portable ?
En fait, elle veut savoir si j'ai inscrit le numéro de téléphone dans le formulaire.
- Oui.
- Alors, vous allez recevoir un SMS quand ce sera prêt.
- Ah merci.
Elle se reprend.
- Venez même si vous n'en avez pas, de SMS.
- ...
- Souvent, y a pas de SMS et les passeports sont là. Dans trois semaines, venez.
Donc, si je résume, SMS ou pas, le passeport est prêt dans trois semaines.

Je quitte l'antenne de la préfecture du XIIème sur la pointe des pieds. Le couple de personnes (très) âgées attend encore. Personne n'a pensé à les faire passer avant les autres.

... Et je vous donne rendez-vous dans trois semaines pour l'épreuve de la récupération de passeport.

10 commentaires:

  1. Heureusement que chez moi c'est allez plus vite tout de même !

    Dire qu'au bout de 20 minute j'avais commencé a peter un plomb je n'ose pas immaginer pour 2h d'attentes !

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  2. À côté Fort Boyard c'est du gâteau :) :)

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  3. Sont un peu plus rapide dans ma "campagne" les délais sont plus long par contre ça doit être le chemin nécessaire au passeport pour marcher avec ses petits pieds.
    J'adore ta façon de raconter :) on s'y croirait. Quel réalisme dans ton phrasé :)
    Courage pour la récupération du précieux sésame.

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  4. Ben tu as bien du courage rien que me dire qu'il faut aller à la Mairie ou à la Préfecture ça me donne la nausée et ça me déprime. Administration Chérie !

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  5. Doudette,
    Comme je l’avais expliqué ici en octobre 2009 :
    http://menilmontant.numeriblog.fr/mon_weblog/2009/10/lifting-pour-la-pp.html
    le site de la PP a fait peau neuve.
    Tu habites à Paris… un quasi « privilège »…
    Tu avais donc besoin d’un passeport :
    http://www.prefecturedepolice.interieur.gouv.fr/Vos-demarches/Documents-d-identite-et-de-voyage/Passeport?&spl_f=
    …et tu es allée là :
    http://www.prefecturedepolice.interieur.gouv.fr/Pied-de-page/Annuaire/Demarches/12e-arrondissement
    Depuis le 13 novembre 2009, tu peux prendre rendez-vous :
    http://prefecturedepolice.interieur.gouv.fr/recherche/resultat?&KEYWORDS=rendez-vous&X=98&TOPIC_FILTER=65
    Voilà…

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  6. Fabien => je le savais que j'aurais du te poser la question avant de m'engager dans un tel périple... Enfin, tu me permets d'éclaircir la question du rendez-vous, sois-en remercié.

    Aux autres => même si refaire un passeport à Paris est un parcours du combattant, je me réjouis cependant d'habiter cette douce capitale (je vous renvoie sur le blog d'inzecity, ici présente, qui en a décrit les merveilles... et le reste).

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  7. ohhhhhhh que c'est bon, ça me rappelle mon attente à la mairie pour l'inscription à la crèche, j'avais écris un billet aussi, ça permettait de décompresser un peu hein ..; !?

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  8. J'avoue comme Dame Moopys que la campagne a du bon!! Sous préfecture chérie, merci!! Et on a même 3 guichets!! Pour 2 personnes qui attendent!!
    En revanche lors de mon passé Lillois,j'avoue avoir profité ( et fait profiter!!!) de mes gros bidons pour ..... Aller chercher des cartes grises! Pas bien!!! Mais la préf. de Lille c'est Kafka, alors quand on peut aider!

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  9. Alors, j'avoue ma derniere Honte
    Prenant un ticket a la prefecture de Toulouse , je constate que j'avais 65 personnes devant moi.
    Un Monsieur arrivé depuis au moins deux heures craque et je le vois partir en jetant son ticket.
    Honte à moi je le ramasse et j'ai "gagné" 25 places.
    Oh je sais, c'est tres mal, mais faut dire que j'etais venu le vendredi apres avoir pose un jour de conge et que la prefecture de Toulouse est fermee le 1 et 3eme vendredi du mois...

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