mardi 23 février 2010

Méthodes d'apprentissage

J"ai subi ma première réclamation officielle à propos de ce blog.

Mon père, qui est en un lecteur assidu et fan critique, trouve un peu fort-de-café (qu'il ne boit pas d'ailleurs) que je le présente comme un vieux sourd, qui hurle devant le rugby à la télé, et a un humour type Almanac Vermot. Il m'a donc été demandé (ou imposé, j'sais plus) de rétablir la vérité : il n'est pas que cela.

Dont acte.

Et moi, de réfléchir à ce que mon père est d'autre...

... et tout naturellement, nous en arrivons aux méthodes d'apprentissage de mon paternel.

J'ai été élevée par un ... consultant.

Qui plus est un consultant en... organisation.

Objectif : être plus efficace et s'améliorer. Ce qu'on pourrait résumer en langage moderne par monter en compétence, comme on monte à l'échelle de la productivité.

Et comment fait-on pour y arriver sans retomber plus bas, tel Sisyphe sur son pan de montagne ?


1. La méthode des borselliers

Il y a sous la Plagne une petite station de ski joliment dénommée Champagny-en-Vanoise qui, lorsque j'étais enfant, avait encore sa ferme, ses vaches et sa tome (de Savoie) de production locale. A Champagny, on faisait de la luge, on lisait Boule et Bill, on se bâfrait de raclette et de fondue... et on montait pour la première fois sur des skis.

A Champagny, pas beaucoup de pistes et un tire-fesse de dix pilonnes : les borselliers.

L'objectif quand tu as six ans et que tu apprends à skier est de ne lâcher prise (comprendre : ne lâcher la canne du téléski) que le plus tard possible. La première fois, tu tiens deux pilonnes. La seconde trois et ainsi de suite. C'est valorisant. Tu fais toujours mieux. Et ton papa qui est juste derrière, te dit c'est très bien, tu progresses. Et tu es super fière.

Et puis tu passes six pilonnes et là, catastrophe.

A gauche, de la poudreuse et à droite... de la poudreuse. La piste damée est à cinquante mètres, autant dire à dix kilomètres à ton échelle CP/CE1. Ton père, lui, il s'en fout, il skie dans la poudreuse depuis qu'il a vingt ans et là, il est vieux, il a au moins trente ans. Du coup, ça fait super longtemps qu'il skie, ton père... mais toi, tu as six ans, la neige t'arrive à la taille. Tu es toute mouillée, tu as froid, il commence à faire nuit... ton père est tout content : tu as vu, tu as fait six pilonnes, c'est génial ! Oui, c'est génial, sauf qu'on est coincé là, et que tu ne veux plus bouger. D'ailleurs, ça y est, tu pleures, tu cries, tu hurles, tu ne peux plus avancer. Mais non, quoi qu'en dise ton père, tu ne peux pas, c'est physique. Et ton père rigole. Tu déchausses. Il prend les ski dans un bras, toi sur les épaules et vous la rejoignez comme ça, la piste. Toi, qui a réussi six pilonnes, tu domines le monde sur les épaules de ton père !

La méthode dite des Borselliers fonctionne pour tout. Les tables de multiplication, les verbes irréguliers en anglais, les même en allemand. Tu recommences jusqu'à ce que ce soit un automatisme. On t'interroge, si tu sais, tu as un rond et on te laisse tranquille, si tu ne sais pas, c'est une croix. Et tant que tu ne sais, pas, on ajoute une croix. On remplace la croix par un rond dès que tu sais. Seulement quand il y a dix croix, ça met du temps à se transformer en rond. La méthode est usante mais moi, je sais que 6 x 8, ça fait.... ça fait combien au fait ?

Dans la méthode dite des Borselliers, nous avons aussi le culte du mieux. Quand vous ramenez une bonne note, attendez-vous à entendre "et Sophie H. elle a combien ?". Sophie H. (qu'elle en soit remerciée ici, je l'embrasse bien fort) était l'étoile à atteindre, la première de la classe. Si elle avait 18/20 et moi 16/20, il fallait que je justifie la différence. Pour mon père, il n'y avait aucun défi qu'on ne pouvait relever.

Il ne fallait pas se contenter de ce qu'on avait, il fallait viser plus haut. C'est sans doute l'une des raisons pour lesquels il aime tant voir (et pratiquer aussi, mon père n'est pas un vieux croulant, il m'a bien demandé de le rappeler ici) le sport...


2. Le développement de l'imagination

Un bon consultant sait que c'est en pensant hors de la boite (think out of the box, pour les anglophones) qu'on progresse.

Il y a un petit test qu'il me faisait faire enfant (on fait plein de tests quand on a papa consultant et du coup, ça aide quand on passe des entretiens) et qui illustre ce point :

x x x
x x x
x x x

L'objectif est de passer sur toutes les croix en quatre lignes droites sans lâcher le crayon... Essayez et je vous donne le résultat dès que je sais me servir de Powerpoint.

Enfant, on m'incitait à inventer des histoires avec dix mots tirés au sort (exemple : voiture, colza, dormir, cirque, diadème, voler, lapin, poupée, tendrement, épique), le tout en moins de dix lignes. Tiens, si vous avez du temps, essayer en commentaire... ou avec vos enfants. C'est ludique, ça occupe les mômes pendant que Saint-Etienne est sur le terrain et en plus, c'est hyper formateur.

Les cadavres exquis, j'en ai fait des tonnes aussi... On commence une phrase ou une histoire et les autres continuent, comme ça, et à la fin ça ne veut plus rien dire mais on s'en fout et on rigole....

Outre l'imagination, ce qu'il y a de bien avec les cadavres exquis, c'est que ça développe...


3. Le travail en équipe

Quand on a un papa consultant, on apprend vite qu'on n'est qu'un pion dans une équipe.

Du coup, on joue aux échecs... parce que, c'est comme ça.

On fait du sport... parce que, c'est comme ça aussi (on n'a pas besoin de tout expliquer quand même). En fait de sport, j'ai été la honte de la famille. Ils ont tout essayé. On m'a mis une raquette dans une main mais une fois que j'ai eu éborgné mes petites copines, on a décidé que la danse serait plus approprié. C'était oublié que l'hippopotame n'a pas les qualités requises pour réussir dans une telle discipline. On m'a alors mise au golf jusqu'à ce que je démette l'épaule de mon cousin qui se tenait debout derrière moi au moment d'un drive impromptu. Je suis alors passé du banc de touche de l'équipe de basket de mon équipe scolaire à celui de l'équipe de soft-ball (aussi mauvaise en batteuse qu'en receveuse)... Même à la balle au prisonnier, je ne m'en sortais pas.

Et le bonheur du jeu collectif, j'ai fini par le trouver sur une scène de théâtre. Rien de tel que de donner la réplique à un partenaire pour se rendre compte que, seul, on n'est rien.


4. Prendre du recul

Mais ce que mon papa m'a surtout appris, cela a été de prendre du recul sur moi-même et sur les autres... avec un zest d'humour et d'auto-dérision.

C'est que, dans ma famille, l'atavisme veut qu'on soit toujours à deux doigts de se prendre un coup dans la tronche (au propre ou au figuré, ça dépend de l'époque et de l'âge). Du coup, sans une dose de second degré, on peut dire adieu au bonheur.

Même le poussin, 5 ans et demi (et le demi compte) a bien compris que le sens de la répartie le sauverait de bien des tracas. Du coup, quand le Doudou lui demande de lui apporter une pomme pour le dessert, le poussin n'a aucun mal à répondre "dis donc papa, faut que tu apprennes à le faire tout seul" (version sophistiquée du c'est-çui-qui-dit-qui-est de nos premières années). La Poussinette, elle, a déjà compris qu'en faisant rire la galerie, elle obtiendrait plus qu'en boudant : It takes a spoonful of sugar to make the medecine go down...




Bref, au bout du compte, l'enseignement de mon papa n'a pas eu que des effets négatifs...


5. Trouver sa propre méthode

Quant au Doudou et moi, en bons juristes, nous ajoutons à ces méthodes de consultants nos méthodes d'enquineurs. Quelques exemples :
- non, tu n'as pas le droit, tu troubles l'ordre public familial.

- N'embête pas ton frère, ta liberté s'arrête là où la sienne commence.

- Ne hurle pas comme ça ! on va se prendre un procès pour troubles du voisinage.
- Tu as tapé ton copain. Qu'as-tu à dire pour ta défense ?
- Ah, c'est pas toi qui l'a cassé ? Prouve-le.
- C'est ta parole contre la sienne.


A cela, il faut ajouter notre propension à nous geekiser de temps en temps :
- Elle dit trop de gros mots, je propose qu'on la re-formate.
- Doudou, on parle dans le vide, ça refuse de s'imprimer dans leurs cerveaux.

- Il est où, le bouton off ?!?


Si on ajoute une once de psychanalyse de comptoir, un peu de fermeté, beaucoup de féminisme et surtout rien (mais alors rien du tout !) d'Edwige Antier, on se dit que, peut-être, avec un peu de chance et beaucoup d'amour, dans une dizaine d'années, nos enfants seront devenus... des ados mal dans leur peau qui rejetteront en bloc toutes nos belles méthodes d'apprentissage. Parce que, à ma connaissance, il n'y a pas de méthode d'apprentissage qui ait résisté à une adolescence normale.

Sur ce, je dédis ce message à mon papa (et à ma maman, qui ne me lit pas, par principe, ma maman étant une femme de principes, qu'on se le dise) parce que finalement, leurs méthodes ont permis in fine à ce blog d'exister.


** les images ne sont pas libres de droit.

5 commentaires:

  1. C'est beau d'avoir été elevee dans les règles (de l'art). Chez moi c'était plus rock n roll et ça se voit, ça fait un quart d'heure que je n'arrive pas à toucher toutes les croix avec 4 traits et ça m'enerve...

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  2. J'ai eu du plaisir à lire ta description de l'éducation!

    Ton papa est sans contredit une personne qui semble avoir un baggage riche d'expérience et d'éducation! J'approuve le passage "on trouve notre propre méthode, même s'il se peut que ça soit rejeté en bloc par l'ado!" toutefois, après la tempête émotionnelle-ado, les principes et bonnes valeurs familiales reprennent le dessus et reviennent en force...

    Dis-moi, tu arrivais à réussir le test des x à quelle âge? Car je n'y arrive pas...!!

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  3. Le sens de la répartie c'est un don ! il faut le cultiver, il sauve bien des situations ! Bravo à ton papa, il a l'air très sympa :)

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  4. Dans la série des enseignements parentaux, on oublie l'orthographe, voulez-vous (mettons cela sur le dos de la méthode trois-quart-globale de mes institutrices de CP).

    A la suite de commentaires de deux lecteurs éminents (et sympathiques), j'avoue ma trèèèèèès grande faute : le pylône ne pilonne pas.

    Quand je pense que cette faute sera clouée au pilori !

    Et merciiiii aux gentils commentateurs qui m'ont laissé rétablir la vérité orthographique sans la jeter en pâture aux commentaires acerbes.

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  5. C'est une éducation qui... m'impressionne !

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