Parfois, on quitte son pays parce que, économiquement, on n'a pas le choix.C'est comme ça.
Ça peut se faire maintenant. Ça se faisait déjà alors. Et peut-être encore avant. Que sont les grandes migrations de nos ancêtres préhistoriques sinon des quêtes de mondes meilleurs où les arbres portent fruits et les animaux sont foison ?
L'homme dont je vous parle est né avec le Siècle. Pas celui-là. Le précédent. Il est philippin, originaire d'une famille nombreuse donc pauvre. Ou le contraire. Qui de la poule ou de l'oeuf ?
Il vit à Manille ou pas loin.
Plusieurs de ses frères et cousins ont émigré vers des pays industrialisés pour y tenter leur chance.
Lui persiste. Il travaille dur pour s'offrir des études à Manille. De petits boulots en petits boulots, il s'en sort.
Mais le téléphone n'existe pas. Les ordinateurs ne sont que le fruit de l'imagination de quelques auteurs de romans pour pucelles extatiques et jouvenceaux en mal d'aventure. Manille n'est pas encore le paradis de la hotline nocturne pour européen dont l'ordinateur plante soudain, au milieu de la nuit... Les Philippines ne sont pas un pays où une jeune homme pauvre et instruit peut réussir facilement.
Il faut partir.
Notre jeune homme décide de tenter sa chance à Hong-Kong, encore très britannique.
Nul ne sait si, quand il débarque, il croise ses condisciples philippines, nounous de fortune payées une broutille et logées dans une chambre-douche adjacente à la cuisine dans un condominium pour expatriés en transit. Peut-être sont elles là, assises dans l'herbe, un dimanche comme un autre, à se rappeler comment était la vie au pays, si proche et pourtant si loin de leurs préoccupations actuelles. Ou peut-être, anachronisme oblige, les nounous sont elles encore chinoises, Ayi de kimono vêtues. Comment savoir ?
Notre jeune homme ne reste pas longtemps à Hong-Kong.
De là, il se retrouve en Indochine française. L'Indochine de Marguerite Duras, celle de Wargnier. Notre homme parle anglais, pas français. Qu'à cela ne tienne ! Il trouve du travail dans une entreprise américaine. Il apprend le français. Parce qu'il a du talent et de l'ambition, il gravit lentement les échelons professionnels. Il épouse une Française (de mère italienne) et devient français par amour. "par mariage" diront ceux qui n'ont pas la fibre romantique.
Et la guerre éclate.
Une guerre qui ne dit pas son nom.
Comme une autre guerre dont on parlera sans doute dans ces histoires d'intégration.
Et ce français là, qui connaît à peine sa mère patrie d'adoption, débarque en métropole...
Notre français par amour et sa dulcinée ont alors un fils. Peut-être ont-ils d'autres enfants aussi mais l'histoire ne le dit pas... Où sont-ils nés, ces enfants de l'amour ? En Indochine ? En métropole ? En fait, peu importe. A la maison, on parle français, on pense en français. Le fils se sent français. Il est français.
L'intégration est réussie. Fin de l'histoire.
Fin de l'histoire, vraiment ?
Parfois, être français n'est pas tout. On a besoin de ses racines. On a besoin de son histoire.
Comme le dit joliment Irène Delse, à laquelle j'emprunte ce parcours:
Oui, c'est une réussite frappante sur le plan économique et culturel, mais je regrette que mon grand-père n'ait rien transmis de la culture de ses parents à lui, aux Philippines. Ni la langue, ni l'histoire de son pays, ni même la cuisine ou la musique... Alors que plusieurs membres de sa famille étaient musiciens, ce qui a permis à certains d'entre eux de gagner de quoi tenter leur chance à l'étranger. Lui, c'était par le travail intellectuel (il était comptable). Mais c'était une génération où de nombreux immigrés avaient intégré la supériorité de la culture européenne sur toutes les autres. Dommage.
Oui, c'est dommage... et en même temps, il y a un peu de sang philippin, un peu de sang italien qui coule dans tes veines, Irène, et cet héritage là, cette diversité qui fait ta force, personne ne pourra te l'ôter.
Et encore un grand merci pour ce voyage qui nous aura fait rêver d'un bout à l'autre du globe.
NB : si vous souhaitez participer à l'expérience, c'est ici.
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