vendredi 19 novembre 2010

Mon bistrot

A côté de l'école des poussins, il y a un petit bistrot.

C'est un bistrot à l'ancienne, avec des fauteuils en simili-cuir et des tables en bois mal verni. Un grand écran plat sur le mur du fond, un comptoir en zinc et un patron sympa qui tutoie ses clients réguliers.

Ce bistrot résume à lui seul la vie de notre quartier parisien. Un quartier populaire en voie de boboïsation, où les logements sociaux côtoient les appartements pour jeunes couples dynamiques avec enfants.

Le matin, les mamans s'y retrouvent avant de partir travailler ou de vaquer à leurs occupations de mère au foyer. On se raconte les maîtresses sévères, celles qui donnent trop de devoirs et celles qui refusent d'en donner en ligne avec les dernières instructions ministérielles, le projet pédagogique de l'école, l'épidémie de gastro qui sévit, la pneumonie de la maîtresse de CP, le maître de CM2 qui ne veut plus aller jusqu'au gymnase beaucoup trop loin. On critique la cantine, dont les enfants se plaignent. On discute le film diffusé un jour de pluie qui a tant affolé les CP (conseil aux directeurs d'école primaire : Jumanji sans explication préalable, c'est cauchemar assuré pour les gamins et nuit d'horreur pour les parents). On évoque l'association des parents d'élèves dont certaines font partie. On signe la pétition pour cette famille qui risque l'expulsion, dont les enfants, parfaitement intégrés, sont les copains de nos mômes. On ne connaît pas nos professions, on ne sait rien de nos vies mais on a en commun d'avoir nos enfants scolarisés dans la même école et ça suffit pour qu'on partage l'orange symbolique du café matinal.

Un peu plus tard, l'avocate sympa - qui vient de déménager mais revient souvent parce que son ex-mari vit dans le quartier - reçoit ses clients en terrasse, la clope au bec. Il fait froid, elle s'en fiche. Il n'y a qu'en terrasse qu'elle peut à la fois travailler et fumer. Elle a beau être juriste, cette loi Evin, elle la maudit. M'enfin pourquoi on ne peut plus fumer dans les cafés ? Ça sert à ça les troquets, à fumer en joyeuse compagnie.

Et à picoler un peu aussi. Mais pas le matin. Sauf pour l'homme en gabardine grise. Lui, il boit dès le matin. Et ensuite, il se met devant l'ordi. Qu'écrit-il ?

Entre midi et 14 heures, les travailleurs du quartier, ceux qui ont un bureau dans le coin, les médecins de l'hôpital voisin et les pompiers de la caserne d'à côté se retrouvent pour une grosse salade ou un déjeuner de travail. Parfois, je donne rendez-vous à d'anciens collègues à la sortie du métro tout proche et je les emmène dans mon café. Mes anciens collègues ont tous la même réaction. Ouah mais c'est pas cher ! C'est sûr que quand on est habitué aux tarifs Champs Elysées, on ne peut qu'être heureusement surpris de ceux pratiqués hors du triangle d'or.

Vers 16 heures, ce sont les mamans-à-la-maison qui se rejoignent pour profiter de leurs derniers moments tranquille. Les quelques fois où je peux prendre une demi-heure pour aller chercher les enfants à l'école, je les observe derrière la vitre et je me dis qu'un jour, peut-être, j'aurais le temps de les retrouver et de papoter avec elles.

Le soir, la moyenne d'âge diminue de façon significative. Par nuit de match, c'est plein de jeunes étudiants en médecine qui braillent la choppe à la main. Ça hurle, ça chante, c'est un peu comme au stade. Encore que je ne suis jamais allée au stade. Du coup, je suppute.

Hier, quand je suis passée devant mon bistrot vers 22 heures, ils étaient nombreux, nos petits étudiants ou lycées. J'ai atteint un âge où entre 16 et 25 ans tout le monde se ressemble ! Etudiants, lycéens, même combat. Ils étaient là, à papoter dans et hors de mon café, malgré le froid automnal. Les filles souriaient, la gorge découverte, cigarette dans une main et verre de rouge dans l'autre. C'était le beaujolais nouveau faut dire ! Tout le monde riait de bon coeur. M'est avis que ce n'était pas le premier verre de la soirée.

Dans mon café, il y a aussi des piliers de comptoir, des gens qui s'ennuient, des gens qui n'ont rien à faire, d'autres qui lisent, certains qui se reposent...

Je l'aime mon bistrot.

Sans lui le carrefour ne serait pas le même.

11 commentaires:

  1. Très jolies observations, et là je me surprends à apprécier le fait que le billet ne soit pas illustré ... laissant place à l'imagination :)

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  2. Je suis émue en lisant ce billet: c'est exactement comme ça que j'aime les bistrots, leurs mélanges improbable, leur ambiance, tout en espérant qu'ils ne cèderont pas complètement la place aux lounges et autres pubs...
    Merci pour ce joli texte:)

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  3. @ Julie : à la Moutade, on a de tels bistrots aussi ?

    @ Sylvaine : merci, effectivement, il faut qu'on continue à fréquenter nos bistrots pour qu'ils restent actifs.

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  4. Ça me rappelle une chanson de Renaud! Jdore les ambiances de ces cafés de quartier.

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  5. Très sympa ton billet, vraiment sympa, belle atmosphère d'un petit coin d'un quartier de Paris.Joli moment partagé

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  6. Le bonhomme en imper, c'est peut-être Modiano ?

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  7. Et toi, tu y es quand ? :)

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  8. Belle description.

    Et ce que tu dis sur les jeunes de 16 à 25 ans me rappelle ma soirée d'hier au bistro... Faudra que j'en fasse un billet !

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  9. @ Madame Parle, Darcy, Leozarbe merci :)

    @ Syl : Modiano erre plutôt rive gauche...

    @ Ingrid : le matin parfois, le midi de temps en temps, le soir rarement.

    @ Nicolas : merci pour le compliment venant d'un expert tel que toi.

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  10. Je n'ai jamais eu le temps de prendre un café le matin dans un bistrot et je les envie parfois ! J'aime ces lieux de vie !!!

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