mardi 8 mars 2011

Héritage féminin, héritage féministe ?

Il y a d'abord eu toi. Toi qui a donné ton coeur et ta vie à un homme qui n'était ni de ton milieu social ni de ta religion. Toi qui l'a épousé pour ce qu'il était et pas ce qu'il représentait. Toi qui a fait fi de la menace qui grondait et des loups qui entraient dans Paris, l'un par Issy, l'autre par Ivry. Toi qui es morte trop jeune, en plein dans la tourmente, sans pouvoir espérer que tes fils deviendraient des hommes. Que ton aîné serait un pionnier dans une terre sans nom, un désert sur laquelle lui et ses compagnons feraient poussé six millions d'arbres. Une terre dont tu ne pouvais imaginer, au jour de ton dernier soupir, qu'elle serait si importante pour nous... Que ton cadet deviendrait un homme et qu'il deviendrait mon père.

Il a eu toi aussi. Toi qui a accepté de rendre sa liberté à l'homme dont tu sauvais la vie dix ans plus tôt. Toi qui supportais les pires des humiliations pour monter un dossier à une époque où le divorce par consentement mutuel n'existait même pas dans la tête du législateur. Toi qui refusais de retomber amoureuse par respect pour tes enfants et par amour pour celui qui, chaque dimanche, s'asseyait encore à ta table malgré sa liberté retrouvée et ses nombreuses conquêtes. Des filles tellement plus jeunes que toi et pourtant si quelconques. Toi qui a su, seule à une époque où être mère célibataire était un gros mot, élever deux enfants et les mener vers un monde meilleur.

Ensuite il y a eu toi. Toi qui faisait venir tes moyens de contraception de Suisse, en toute illégalité. Toi qui a expliqué à ton père qu'avant de te marier, tu serais diplômée en Sciences Politiques. Toi qui a choisi de vivre avec l'homme que tu aimais, même si c'était un va-nu-pieds, malgré le regard réprobateur de tes proches... puis de le quitter vingt ans plus tard parce que ta liberté t'importait plus que les convenances. Toi qui me recommandais de ne pas lâcher la proie pour l'ombre et de gagner mon propre salaire parce qu'il est important de ne dépendre que de soi.

Et maintenant il y a toi. Toi qui dit que, plus tard, tu veux être médecin et maman, déjà consciente de ce qu'une double journée signifie. Toi qui ne cesse de soutenir à ton frère que les filles, c'est aussi bien que les garçons et que c'est pas vrai que les garçons courent plus vite... et que toi aussi, tu pourras lire et écrire un jour. Toi qui n'est plus un bébé, à peine une petite fille et pas encore une fillette. Toi qui me dit "maman, t'es la plus belle" en le pensant... et qui pense que tout ce que tu voudras tu pourras l'obtenir.

A toi, toi qui dessine tranquillement tandis que je tapote sur mon clavier, je veux transmettre cet héritage, celui de trois femmes exceptionnelles qui, chacune dans son style et dans les contraintes d'époques qu'on espère révolues, ont su braver les conventions pour décrocher ce que personne ne leur offrait : leur liberté.

Tu verras, ma princesse, il reste encore du boulot et tout n'est pas parfait. Le féminisme n'est pas mort et tu devras sans doute continuer à te battre pour obtenir ce dont tu rêves. Tes arrière-grand-mères et ta grand-mère t'ont ouvert la voie. A te voir grandir, si sûre de ce que tu es et si certaine de ton bon droit, j'ai confiance.

Aujourd'hui est la journée de la femme, la journée de la femme que tu deviendras bientôt... Je te la dédie. Tes copines et toi êtes notre avenir. Tout ce que nous faisons, toutes ces victoires que nous remportons, aussi petites soient-elles, sont pour vous.

Je t'aime.




Et comme rien ne change vraiment, je vous renvoie à mon
billet de l'an dernier sur le même sujet dont je ne renie rien.

La photo d'illustration est un extrait d'un prospectus qu'on m'a remis ce matin dans le métro du collectif osez le féminisme, parce que parfois il faut plus que mots pour atteindre certains buts.

9 commentaires:

  1. Je le disais hier, nos filles sont notre avenir. Mais notre ascendance nous donne aussi la force d'être des femmes libres. Très, très beau billet. Et quels portraits de femmes qui parlent tellement de toi.

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  2. ça y est tu y seras arrivée à me faire pleurer!!!
    ton récit de femmes est très beau et ta fille sera fière de ces femmes qui composent sa famille et qui feront d'elle ce quelle voudra être ♥

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  3. Difficile de lire ce texte si touchant sans y aller de sa petite larme.
    Enfin, moi, je n'ai pas réussi à la retenir.

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  4. Magnifique billet et hommage aux femmes de ta vie!

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  5. Oh la la, moi aussi je pleure ...!
    Je ne te connais pas, mais ce qui me vient en lisant ton si beau billet c'est la conviction que tu es une mère géniale ! Et que sais transmettre à tes enfants le plus beau cadeau de la vie : l'amour ...
    Bravo ! Et merci, de la part d'une femme.

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  6. Comme quoi, il y a un paquet de femmes qui sont de sacrés bonnes femmes ! J'aurais pu écrire bonshommes, mais j'avais peur de ne pas être comprise. Votre généalogie, manifestement, est riche, et le 1er commentaire a raison: cette série de mini portraits quelque part vous raconte

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  7. @ Isa et Annie : oui, je crois que nous sommes faits (faites) de ce que l'on a nous a transmis. Tout est histoire de transmission...

    @ Kaderick, le paf au taf et Nathalie : ben faut pas, je voulais parler d'avenir, pas faire pleurer dans les chaumières !

    @ tous : merci pour vos commentaires, qui sont très émouvants (et adorables !)

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  8. J'adore ce billet, c'est magnifique. Et tu me fais réaliser que oui, le 8 mars, c'est aussi pour nos filles !

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  9. Des femmes d'avant-garde... ma grand-mère en était une aussi et c'est un très bel héritage.

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