Et pourtant, ça prend par surprise.
Un jour, un petit gars haut comme trois pommes, un petit gars en CP, qui a passé son année à compter des pièces de monnaie et à les convertir en billet (c'est pas moi, c'est le programme), vous demande d'une petite voix fluette :
- Je peux avoir de l'argent de poche maman ?
Et là, on réalise que c'est le début d'un long voyage jusqu'au sortir de l'adolescence. On pense à Manu dont le fils-presque-un-homme est passé chez lui (est-ce encore chez lui ?) dix minutes un samedi soir et est parvenu, par des trésors d'ingéniosité que seuls les enfants maîtrisent, à la délester de 20 euros. On se souvient comment on était parvenu à se faire financer une partie de son voyage en Asie en expliquant que les stages hyper importants dans Super Boite, ça payait pas même si ça en jetait sur un CV... et que donc on allait plutôt faire caissière à Carrefour pour payer le voyage. Et hop, après le stage, le voyage tous frais payés. On a une pensée émue pour la fiscalité attrayante des donations aux enfants.
Et on observe le Poussin manoeuvrer pour parvenir à ses fins.
On tente d'abord de temporiser.
- Il faut que j'en parle avec papa.
Mais l'enfant a tout prévu.
- Vous en parlerez après, quand je serai couché... comme ça j'entendrai.
C'est sûr que ces bestioles de gamins, tu les crois endormis depuis des heures mais en fait, ils ont l"oreille qui traîne. Parfois, on s'en rend compte parce qu'on est train d'évoquer leurs copains, ce qu'ils ont fait, comment ils ont ri et soudain une petit voix sort de nulle part mais non papa c'est pas Lilian, c'est Kilian. Tu parles qu'on retient les prénoms, surtout ceux là, nous !
Comme on est estomaquée, une fois n'est pas coutume, on reste coite. Et l'enfant continue, suivant le fil de sa pensée.
- Vous me direz après si vous êtes d'accord ou pas avec papa et ce que je devrais faire chaque semaine pour avoir les sous. Tu feras un tableau que je signerai pour dire que je suis d'accord de le faire et on mettra des croix quand je l'aurai fait. Mais enfin, c'est vous qui décidez, hein, c'est juste que ça m'intéresse.
Et voilà pourquoi votre fille est muette*.
On temporise jusqu'au retour du Doudou... qui traîne au bureau. Ok, d'accord, lui, il appelle ça travailler... mais vu d'ici, ça ne donne pas cette impression. Surtout quand on est un Poussin de bientôt 7 ans et qu'on a très envie d'une réponse. Et les embouteillages, c'est même pas vrai que ça fait arriver en retard. C'est rien qu'un truc inventé pour mettre les nerfs à l'épreuve quand on a une requête hyper urgente à formuler.
Enfin, urgente, on peut se demander.
Parce que bon, quand le Doudou arrive enfin, le Poussin a soudain perdu sa langue. Impossible de faire sortir le moindre son. C'est un peu comme quand tu es amoureux et que tu n'oses pas déclarer ta flamme de peur de prendre une grosse claque. Mieux vaut ne pas savoir. Ça évite les déconvenues. La peur de l'échec, j'appelle ça moi. Cette peur là est en train de submerger mon Poussin qui se noie doucement...
On jette une bouée à la mer:
- Ecoute, tu vas dans ta chambre et tu écris ce que tu veux. Et tu reviens nous le lire. Ce sera peut-être plus facile.
Et le Poussin de partir guilleret rédiger ce qu'on pourra un jour considérer son premier business plan.
Et nous, parents réactifs de conciliabuler et de parvenir à cet accord fait de compromissions et de renoncements :
L'enfant recevra deux (2) euros par semaine sans condition avec possibilité de ne pas verser la somme dans certains cas graves, notamment, et de façon non limitative:
- grosse colère avec jet d'objet,
- chambre en bordel-de-chez-bordel,
- attaque par derrière et en traître de Poussinette avec objet pointu, y compris épée en plastique ou en mousse,
- mise en danger de la vie d'autrui, et particulièrement de la Poussinette susmentionnée,
- répartie un peu trop acerbe envers membre de l'autorité, e.g., père, mère, nounou, grand-parent, baby-sitter, ou comment revisiter l'expression ne pas jouer au plus malin,
- prise de risque entraînant possible danger pour l'animal vivant chez nous, l'animal n'était pas, contrairement à ce que voudrait nous faire croire l'impétrant, une Poussinette mais bien un éminent représentant de la race canine.
L'existence ou non du critère de gravité est déterminée, à leur seule discrétion, par l'un ou l'autre des représentants du corps parental. En cas de divergence de vue, l'opinion de la mère prévaut. Ce dernier point reste encore à discuter entre les cosignataires mais ne devrait pas poser de difficulté (puisque je vous le dis !).
Ces règles étant établies, il convient désormais de les communiquer.
La négociation commence donc.
L'enfant entre dans la pièce. Le père l'accueille.
- Le Tribunal parental t'écoute fils.
Expression ébaudie de l'enfant, qui n'y comprend que pouic.
- Le quoi ?
- Non laisse, je plaisante.
- Ah.
Ça commence bien !
On intervient. On demande à voir ce que le Poussin a rédigé.

Limpide comme de l'eau de source.
M'enfin bon, si on peut avoir deux, trois précisions pour préciser la question, c'est pas plus mal...
- Donc tu le vois comment ton argent de poche ?
Silence.
- Comment ça se passerait ?
Silence. Ce môme me tue.
- On te donnerait combien ? Quand ? Comment ?
- euh...
- Ouiiiiii ?
Non, ce n'est pas de l'impatience. Juste une pointe d'exaspération. Ça s'entend à peine.
- Ben, je mettrai la table et toi tu me donnerais un euro le lundi et le dimanche tu me donnerais encore cinquante centimes.
- et ça fait combien au total ?
Oh, eh, quoi, s'il veut des sous, faut qu'il me prouve qu'il sait compter.
- Un euro et cinquante centimes ?, il essaye, pas trop sûr de lui.
Ça passe pour cette fois.
- Donc, tu veux qu'on te donne un euro cinquante par semaine, c'est ça ?
- Euh... oui.
Et là, le père, dont vous noterez les talents de négociateur émérite, ramène sa fraise:
- On peut arrondir à deux euros, si tu préfères.
Regard surpris du Poussin qui n'en demandait pas tant et peine à comprendre ce qui se passe. Mon regard à moi, je vous laisse imaginer l'adjectif qui l'accompagnait. M'enfin, solidarité parentale oblige, j'ai soutenu l'approche. Rappelez moi de ne jamais laisser le Doudou seul chez le banquier.
- Donc, j'ai résumé, on te donne un euro cinquante tous les dimanche soir. Seulement, si tu n'es pas sage, si tu dépasses les bornes des limites, pfff... pas d'euro cette semaine là.
Bien tenté ! Mais...
- Ok d'accord, Maman. C'est deux euros, pas un euro cinquante, non ? Papa il a dit...
- Oui, oui, papa a dit.
Et le môme, qui ne perd ni le nord ni le sud, d'ajouter:
- Alors, je peux avoir les premiers tout de suite ? Non mais je sais qu'on n'est pas dimanche là. Mais tu vois, faut bien commencer à un moment. Et on n'est que lundi. C'est pas comme si. Enfin, tu vois.
Oh oui, je ne vois que trop bien.
Le Poussin a donc eu son premier argent de poche ce soir.

Juste avant de quitter sa chambre, alors que je venais de lui faire le dernier bisou, il a soufflé, du haut des ses six-ans-virant-sept-ans:
- Merci maman, c'est gentil ce que tu as fait pour l'argent de poche. Et comme tu dis toujours, faut dire merci quand les gens font des choses gentilles.
Cet enfant a une grande carrière de diplomate, option manipulation en tous genres devant lui.
Et j'en suis fière !
*ceci est une citation, sauras-tu la reconnaître ?
Ce serait pas un fils de juriste ton fils ? Le coup de la signature sur le tableau, c'est ce qui m'étonne le plus !
RépondreSupprimerSi jamais vous n'avez pas de liquide ou que le Poussin veut économiser, essayez http://tardisbank.com/
RépondreSupprimerC'est en anglais mais j'essayais de débugguer une version internationale si jamais ça vous intéresse !
Excellent, le coup du gamin qui vient présenter un "contrat"!!! Il y a sûrement eu de sacrés discussions de cours d'écoles !!!
RépondreSupprimerPetit tuyau, qui vaut ce qui vaut et à l'époque c'était des Francs, ce qui s'applique plus difficilement aujourd'hui puisque nous avons 6 et quelques de plus en valeur, mais bon. J'ai très longtemps appliqué la règle âge/argent de poche : 6 ans, 6 francs - 7 ans, 7 francs (par mois, ce qui favorise le calcul des divisions !!). Valable pour les invitations d'anniversaires: 6 ans, 6 amis, 8 ans, 8 amis,.... Au moins c'était clair, simple, connu et applicable sur toute la fournée familiale.
:-) Très bien raconté comme d'habitude!
RépondreSupprimermais je me pose la question : que veut-il donc faire de son argent de poche? déjà des économies?
Parfait, quand est-ce que le poussin va réclamer un portable ?
RépondreSupprimerJe me suis régalé à te lire du premier au dernier mot ! Voilà un virage sacrément bien négocié ! Et joliment aussi !
RépondreSupprimerTon article est un bijou à conserver pour lui relire dans une vingtaine d'années ;)
RépondreSupprimerPas mal ce contrat !! Cet article est a garder pour lui montrer dans les années à venir :)
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