Je t'avais déjà expliqué les règles relatives à la procédure de licenciement là, quand le directeur juridique de Renault avait décidé de s'en affranchir mais je crois qu'il est bon d'y revenir... juste pour que tu comprennes bien. D'ailleurs tu vas me faire le plaisir de relire ce premier billet, parce qu'il faut d'abord bien assimiler les fondamentaux.
Ça y est ? c'est relu ?
Attardons nous désormais quelques instants sur l'affaire Cora.
Personnage principal : une caissière de Cora, accessoirement déléguée syndicale CGT (ça a son importance dans la procédure, nous y reviendrons), qui parce qu'elle a besoin de sous, utilise - pour ses besoins personnels - une réduction de un euro porté sur un ticket de caisse abandonné par un client. L'employeur s'en aperçoit et porte plainte.
En parallèle, l'employeur convoque la salariée à un entretien préalable à son éventuel licenciement pour faute grave, entretien devant se tenir le 7 novembre prochain.
La caissière, son syndicat ou ses proches alertent la presse et bien vite, sur les réseaux sociaux, on lit que Cora s'apprête à licencier la caissière pour avoir utilisé ce bon de réduction. Tollé général. Bronca ! Cora devient en une journée grand méchant employeur (alors que PSA et ses sous-traitants s'apprêtent à supprimer jusqu'à 6800 postes en Europe dans l'indifférence générale). On s'attaque à une faible caissière qui n'a pas assez pour vivre, etc. Le sujet fait la une de des clics et des claques, émission de radio sur les réseaux sociaux d'Europe1. Cela devient une actualité.
Cora annonce alors qu'il renonce à la procédure de licenciement engagée.
NB. Pour plus de détails, tu peux te référer à cet article-là qui est le plus complet que le Doudou a trouvé sur le sujet.
Avant de jeter Cora au feu et de sanctifier la caissière ou vice-versa, revenons à l'information brute.
1. La plainte
Je ne peux pas commenter ce point. Il semble que le procureur ait fait un rappel à loi, ce qui tend à démontrer que, pour le procureur, il y avait peut-être une infraction. D'autres, sur twitter, ont indiqué qu'il n'y avait pas d'infraction pénale. Je n'en sais rien. Et je m'en fiche un peu. Au final, la dame ne sera pas inquiétée sur ce plan là.
2. La procédure de licenciement
La caissière a été convoquée à entretien préalable en vue d'un éventuel licenciement pour faute grave. Cet entretien devait se tenir le 7 novembre.
- Que peut dire Cora à la Presse avant l'entretien ?
Tu te rappelleras, lecteur, que l'employeur qui fait bien son travail (pas comme le Monsieur de Renault) ne doit pas prendre de décision avant d'avoir entendu le salarié au cours de l'entretien. En outre, il doit réserver au salarié la primeur de la discussion, parce que le salarié a le droit de s'expliquer, de contester lors de l'entretien... et qu'il est possible que les faits ne soient pas tels que l'employeur les pensaient au début ou bien qu'il y ait des explications plausibles.
En outre, ce qui va être exposé à la salariée lors de l'entretien la concerne, elle. On parle de raisons qui peuvent peut-être justifier un licenciement pour faute. C'est donc une donnée personnelle sensible. Imagine, lecteur, que ton employeur raconte ton intimité à tout le monde, que ça t'empêche ensuite de retrouver du travail. Un peu fort de café, non ! Tu pourrais légitiment lui en vouloir et tu aurais des moyens juridiques pour faire reconnaître que ce n'était pas bien de tout balancer comme ça.
Voilà deux bonnes raisons qui expliquent pourquoi Cora ne peut pas s'épandre dans la presse sur le fond du litige. Ben quand même, hein, ça les chagrine, les journalistes qu'on refuse de leur répondre. Ils considèrent que c'est de la mauvaise foi de la part de Cora.
- Que sait-on du(des) motif(s) du licenciement envisagé ?
Ben on en sait rien en fait. La convocation à entretien préalable ne liste pas les motifs. Le droit français (à la différence du droit anglais notamment) prévoit que c'est au moment de l'entretien qu'on discute des motifs, le salarié n'en a pas connaissance avant.
On peut supposer que ça a notamment un lien avec l'utilisation de la facturette par la caissière. Les deux faits (utilisation de la facturette et convocation) sont en effet très proches. Le notamment est d'importance. Il est en effet possible qu'il y ait d'autres faits, qu'on ne connaît pas, qui auraient été reprochés à la salariée. En fait, on n'en sait rien de rien de rien. On ne peut que supputer. La salariée a d'ailleurs dit à la radio ce soir que la direction de son magasin ne lui avait pas parlé. Elle n'a donc aucune certitude quant au motif.
Si l'on imagine que l'usage de la facturette par la caissière soit effectivement le seul motif du licenciement envisagé, que la facturette ait bien été oubliée par un client, en l'absence de tout autre fait ou d'autres fautes commises dans le passé, et quand bien même cet usage serait prohibé par le règlement intérieur du magasin, il est peu probable que ce soit considéré par un motif valable de licenciement.
Mais voilà, pour dire cela (pour dire ce n'est pas un motif valable de licenciement), je pars d'un certain nombre d'hypothèses dont je n'ai pas confirmation :
- acte isolé
- oubli de la facturette par un client
- absence de passif
- absence d'autres motifs de licenciement à étudier en même temps que celui-là
- existence d'un règlement intérieur interdisant l'usage des facturettes par les salariés
Bref, j'extrapole sur des faits que je ne connais pas.
Car je ne sais rien.
3. L'employeur aurait-il licencié la caissière ?
Rien n'est moins sûr.
D'abord, après l'entretien préalable, l'employeur aurait pu décider de ne pas licencier la caissière et lui imposer une autre sanction (avertissement, blâme...). J'admets que c'est peu probable. On convoque rarement un salarié à entretien préalable pour faute grave un salarié qu'on n'entend pas licencier.
Mais l'employeur n'est pas maître chez lui pour licencier cette caissière.
Car la dame est protégée : elle est déléguée syndicale.
Et, vois-tu, lecteur, le délégué syndical ne peut être licencié que si l'employeur obtient de l'inspecteur du travail l'autorisation de procéder à ce licenciement. Sinon, ce n'est pas possible. Le délégué syndical reste en poste. Et si l'employeur passe outre et le fiche à la porte quand même, le délégué syndical peut passer par la fenêtre : il demande sa réintégration...avec le paiement de son salaire pendant toute la période où il était dehors.
Je te pose la question à toi, lecteur sensé :
Si Cora demande à l'inspecteur d'autoriser un licenciement d'une dame qui a utilisé une facturette pour faire une économie de 1 euro, que crois-tu qu'il dira, l'inspecteur (QCM, plusieurs réponses possibles):
- mais oui bien sûr, allez-y...
- ca va pas la tête !
- tu cherches un prétexte pour virer un délégué CGT, tu sais combien ça va chercher ?
- tu sais quelle est la mission de l'inspection du travail, tu le sais, hein ?
Donc, il est possible et probable, si les faits se sont déroulés comme les journaux le rapportent et si le seul motif de licenciement est bien l'usage d'une facturette (que de si !), que l'inspecteur aurait refusé le licenciement et que la salariée n'aurait pas été licenciée.
Donc, voilà ce que nous savons aujourd'hui. Et pourtant, les journaux ont titré que la caissière allait être licenciée par Cora juste pour une réduction de un euro sur une facturette. Deux affirmations (le licenciement / pour une facturette) non vérifiées. Et on a défendu la dame à force de twitts et de commentaires sur facebook.
Je ne sais pas ce qui s'est passé. Peut-être la direction du magasin Cora était stupide au point d'avoir effectivement lancé une procédure de licenciement pour ce seul motif, peut-être que l'inspecteur du travail aurait considéré cela comme une faute telle qu'il fallait sur le champ virer la caissière, c'est possible. Mais ce n'est pas certain.
J'aurais aimé que cette procédure aille à son terme, qu'on sache enfin ce qui était reproché à la caissière.
La cellule de crise de Cora en a décidé autrement.
Une analyse pertinente et juste, je ne m'attendais pas moins de toi, spécialiste du droit du travail :)
RépondreSupprimerMais d'un point de vue de commun des mortels, en l'occurrence moi, je ne peux m'empêcher de sentir une colère. D'accord, on ne connaît pas exactement ce qui sait pas. Mais tout de même, avait-on besoin d'aller jusqu'à un entretien préalable de licenciement? Est-ce qu'un avertissement n'était pas suffisant, si c'est vraiment contraire au règlement intérieur de Cora...Ce genre d'événements est déjà arrivé dans le passé, dans d'autres chaînes de la grande distrib et je trouve que c'est sain qu'on puisse encore s'indigner.
Certes alors posons la question : puisque tu supposes que plein d'autres chose pouvaient être reproché à cette "Madame CGT", pour reprendre un terme lu ailleurs, pourquoi diable la direction base sa plainte sur cette histoire de ticket récupéré ? Car seul cela a été mis en avant par la direction de Cora, de ce que j'ai lu, et oui un lecteur sensé trouvera ça débile de leur part (d'autant que le ticket abandonné devient un objet sans propriétaire et non pas propriété de Cora...)
RépondreSupprimerEt pour bien connaitre le monde de la distribution, comme juriste, pour avoir défendu des agents de caisse face à des DRH complètement débiles, je peux t'assurer que tu serais étonnée de la stupidité du management de ces boites, qui ne fonctionnent que sur la terreur, quitte à se faire retoquer par la suite. Des usages basés sur la peur et la pression et le "rien à foutre" du droit, qui peut confiner à la connerie la plus crasse, parce que la plupart du temps on s'imagine que la caissière, qui est le lumpen prolétariat moderne, avec d'autres catégories de travailleurs, n'osera jamais ouvrir sa gueule.
Ces managers de la terreur savant que ce qui compte c'est l'exemple, et que si l'on ose mettre une délégué syndicale devant de telles difficultés, une employée lambda sera mangée toute crûe. Voilà ce qui compte faire peur aux autres. Et crois moi que le mec à la DRH de Cora il en a rien à faire que la plainte soit fondée, sensée ou je en sais quoi. Il s'agit juste de montrer ce dont on est capable pour mater les autres.
ne crois as que j'exagère. 3 ans dans ce milieux, comme juriste bénévole, suffisent à avoir envie de foutre le feu au système. Voilà la réalité de ces employés. Et l'ironie du sort, c'est que ce sont les employés juridiquement protégés, aka les élus syndicaux, qui sont les premières victimes du harcèlement, le but étant de décourager le syndicalisme, ou toute forme de regroupement entre employés.
J'aime quand tu nous donnes a reflechir comme ça ! Merci !
RépondreSupprimerJe voulais continuer notre discussion twittesque et je vois la réponse d'Océane, qui je crois met le doigt sur le fond du problème.
RépondreSupprimerJe te disais que je voyais dans l'absurdité de cette affaire les symptômes d'une maladie profonde du système, et Océane la décrit très bien.
Pourquoi faire une chose aussi stupide que de porter plainte pour un ticket de caisse ou un bon de réduction ? Si le règlement intérieur interdit aux caissières de récupérer les bons de réduction abandonnés, pourquoi inclure une chose aussi stupide dans un règlement intérieur ? Voila les vraies questions, et les réponses ne rendent pas optimiste.
merci pour l'article
RépondreSupprimerdommage de casser le moral aux midinettes de dcdc, ils sont maintenant persuadés de faire respecter la justice en France...
Je ne suis pas, comme vous, un spécialiste du droit… étant professeur d'histoire.
RépondreSupprimerPourtant, il me semble qu'il ne faut JAMAIS sous-estimer la bêtise humaine, surtout celle de ces "petits chefs" à qui on octroie un bout de pouvoir, dont ils abusent d'autant plus que leur zèle leur vaudra récompense. Pour briller auprès de leur hiérarchie, ils sont prêts à tout - même à transgresser des lois qu'ils ignorent peut-être.
Tu as raison sur un strict plan juridique, mais je suis d'accord avec le commentaire d'Océane. A ce sujet, on peut lire le livre d'un médecin du travail (Dorothée Ramau, enfin c'est son pseudo) qui a travaillé pour la grande distribution et décrit les pratiques de harcèlement (genre:mettre, dans les poches des manteaux au vestiaire, des objets volés) pour faire craquer les élus du personnel ou les fortes têtes dont on veut se débarrasser. Sylvaine
RépondreSupprimer"Cora devient en une journée grand méchant employeur (alors que PSA et ses sous-traitants s'apprêtent à supprimer jusqu'à 6800 postes en Europe dans l'indifférence générale" : c'est vrai, mais je trouve bien qu'on puisse encore s'émouvoir du sort d'une seule personne et pas juste quand il y a beaucoup de victimes. La souffrance ne se mesure pas au nombre d'individus atteints, (Anouilh l'exprime très bien dans sa pièce "L'hurluberlu ou le réactionnaire amoureux") . Sylvaine
RépondreSupprimerIL y a quelques temps, j'avais fait mes courses dans un supermarché où je ne vais jamais, à la caisse d'une caissière désagréable, ça arrive, ok. En vérifiant mon ticket, je m'étais étonnée de voir un n° de carte de fidélité alors que je n'en avais pas donné. La caissière avait été tellement désagréable que j'avais hésité à lui demandé le pourquoi du comment. Quand je vois les conséquences que ça a, je me félicite d'avoir mis ma mauvaise humeur de côté (surtout que dans son cas, il y avait bien une volonté d'en tirer profit). Dans le cas de Cora, limite elle l'a ramassé par terre, cela semble exagéré. Le sors des caissières n'est pas enviable (voir le blog, le livre et bientôt le film d'Anna Sam)
RépondreSupprimerCeci dit, c'est le propre de la presse de s'emparer d'affaires souvent plus complexes qu'il n'y parait pour en faire des étendards alors je me méfie et tes éclairages sont intéressants.
Eh oui peut être que du point de vue droit strict ça n'aurait pas tenu la route.
RépondreSupprimerMais il faut connaître certaines méthodes appliquées pour faire craquer le personnel (surtout si celui ci à des responsabilités syndicales ).
En résumant : retenue dans le local de sécurité, retenue à la gendarmerie, rappel de la loi par une autorité judiciaire, menace de licenciement ... même si tout cela n'aboutit à rien ça a de quoi déstabiliser non ?
Alors oui ça valait le coup de perdre quelques secondes ne serait ce que pour dénoncer ces pratiques !!!
Je me méfie de tout ce qui se raconte.
RépondreSupprimerCette histoire est plausible voire tout à fait probable mais on ne connait pas toute l'histoire.
C'est clair que dans la vente en général, le droit du travail n'est pas toujours respecté.
Mais la presse a tendance à divulguer qu'une petite partie de l'affaire.
Je suis contente pour cette dame qu'elle ait pu conserver son emploi mais peut-être avait-elle commis d'autres fautes en amont ?
Merci à tous pour vos commentaires. Je crois qu'on peut très bien dénoncer les abus dans certains magasins de la grande distribution et, en même temps, s'interroger sur les trous dans cette histoire spécifique...
RépondreSupprimerLes deux ne sont pas incompatibles.
Et une nouvelle démonstration de la difficulté de gérer la communication sur les réseaux sociaux. En effet la "foule" en général s'aligne sur le plus petit dénominateur commun, c'est á dire l'idée la plus simpliste.
RépondreSupprimerSans prendre le temps d'analyser, de prendre du recul.
Le problème c'est quand la "presse" reprend le point de vue de la "foule"
Tout cet emballement médiatique me fait penser à l'affaire Babu dans le métro.
RépondreSupprimerSans connaitre, sans savoir tout le monde a loué le héro, défenseur d'une pauvre femme...puis la réalité est apparue....violent, alcoolisé.....Il est toujours plus facile d'aller au plus simple que de réflechir....
Très bonne analyse de l'affaire cora, je pense que tu ne dois pas être loin de la vérité....