Je suis née au début des années 1970.
Quelque part en Europe de l'Ouest.
J'ai grandi dans un monde bipolaire où l'on espérait que les Russes aimaient aussi leurs enfants.
J'ai découvert la Révolution Française enseignée par des instituteurs communistes. J'ai appris l'Habeas Corpus et la guerre de cent ans de la bouche d'un professeur très british qui participait aux courses d'aviron entre Cambridge et Oxford. Puis on m'a tartinée de Guerre Froide telle que présentée par des enseignants nés à Amherst, Massachussets.
J'ai pleuré quand le mur de Berlin est tombé, le nez collé à mon écran. J'avais soif de liberté, soif de reconnaissance pour ces pays du bloc de l'Est qui découvraient notre monde...
J'ai déchiré mes cours d'histoire, quelque chose me disait que ça ne tomberait pas au bac en juin 1990. J'ai cru avec Hegel que la fin de l'Histoire était pour demain. Et j'ai souri quand j'ai découvert que le sujet de philo au bac était consacré à la mémoire et à l'oubli. Je ne savais pas encore ce qu'anosognosie signifiait.
J'étais la première à vouloir, toute étudiante ignare en économie que j'étais, l'intégration rapide de tous ces pays de derrière le rideau de fer à la Communauté Economique Européenne.
J'ai voté oui à Maastricht, l'un de mes premiers votes de citoyenne balbutiante. J'ai fait campagne pour le oui sur les bancs de l'université, adressant la parole à tous mes voisins du Grand Amphi pour tenter des les convaincre que l'Euro était notre avenir. J'étais alors amoureuse politiquement du parcours de de Jean-François Deniau. Centriste, déjà.
J'ai adoré tenir mon premier Euro dans les mains. Un Euro allemand offert par mon père.
J'étais fière quand la Communauté est devenue l'Union. L'Union, c'est mieux. Dans une union, on s'aime. Dans une union, on est solidaire. Pour le meilleur et pour le pire. On ne pouvait pas croire, sauf à être utopiste, qu'il n'y aurait que du meilleur et pas de pire. Il aurait fallu être naïf. L'étiez-vous ? L'étions-nous ?
J'ai voté oui à la Constitution Européenne. J'avais lu le texte, j'ai voté en connaissance de cause. J'étais fière de ce compromis. Fière de l'avancée que ce texte représentait. Un grand pas vers une gouvernance européenne. Là encore, j'ai saoulé mes collègues blasés, ma famille dépolitisée, lesquels ne voyaient pas l'intérêt de voter pour un texte qu'ils ne comprenaient pas... mais ne cherchaient pas à comprendre. J'ai tempêté, disserté, disséqué. J'ai tenté de convaincre.
J'ai pleuré de colère quand j'ai vu que non seulement vous mais d'autres idiots au delà de nos frontières (oui, à l'époque, vous étiez des idiots... et peut-être l'êtes-vous encore) avez voté non pour de mauvaises raisons. Chirac était un mauvais président, il n'aimait pas l'Europe, était-ce une bonne raison pour voter non ? L'Angleterre est une île entourée d'eau. Et alors ?!
J'ai cru à une Europe une et indivisible. J'ai cru que la fédération européenne serait notre lendemain qui chante.
Aujourd'hui la Grèce tombe... à pic ! Et certains considèrent qu'il faudrait peut-être, le cas échéant, l'exclure de l'Europe que nous connaissons.
La Grèce ?! Le berceau de l'Europe !
Sommes-nous si peu européens que nous pensions qu'il faille dénouer nos liens quand les temps sont durs. Ce n'est pas ma conception de l'union. Pour le meilleur... et pour le pire, on a dit !
Alors aujourd'hui, j'ai encore envie de pleurer.
Du coup, je relis la déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950... et je vous en copie quelques extraits ici... parce qu'il ne faut jamais oublier d'où nous venons, jamais oublier que l'Europe se construit pas à pas, petit à petit.
La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent.
La contribution qu'une Europe organisée et vivante peut apporter à la civilisation est indispensable au maintien des relations pacifiques. En se faisant depuis plus de vingt ans le champion d'une Europe unie, la France a toujours eu pour objet essentiel de servir la paix. L'Europe n'a pas été faite, nous avons eu la guerre.
L'Europe ne se fera pas d'un coup, ni dans une construction d'ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d'abord une solidarité de fait. Le rassemblement des nations européennes exige que l'opposition séculaire de la France et de l'Allemagne soit éliminée. L'action entreprise doit toucher au premier chef la France et l'Allemagne.
(...)
La mise en commun des productions de charbon et d'acier assurera immédiatement l'établissement de bases communes de développement économique, première étape de la Fédération européenne, et changera le destin de ces régions longtemps vouées à la fabrication des armes de guerre dont elles ont été les plus constantes victimes.
(...)
Ainsi sera réalisée simplement et rapidement la fusion d'intérêts indispensable à l'établissement d'une communauté économique qui introduit le ferment d'une communauté plus large et plus profonde entre des pays longtemps opposés par des divisions sanglantes.
(...)
Voilà l'Europe que je veux, l'Europe utopique dans laquelle j'ai grandi : une Europe fédérale où chacun se respecte, où l'on raisonne en termes d'intérêt commun et non d'égoïsme particulier.
J'y ai cru.
J'y crois.
Je soutiendrais en 2012 celui qui aura le courage de rappeler cette vérité essentielle.
Dois-je cesser d'y croire ?
Et parce qu'il faut parfois regarder en arrière pour penser l'avenir, je te rappelle, lecteur né dans les années 1980 qu'il y a eu une époque, avant tes premiers souvenirs, où l'on pensait vraiment qu'on allait se prendre un scud des russes. Un vrai. La bombe A sur nos tronches ! On en rigole aujourd'hui.
On rigolera peut-être moins demain.
Je n'ai pas voté non à cause Chirac ou par idiotie, mais après avoir lu les 232 pages du traité constitutif. Une abomination économique. Et pas que.
RépondreSupprimerJ'ai souffert à l'époque que certains voient ça comme un vote de repli, ou de racisme ou anti Chirac.
Non
Il s'est trouvé des gens moins bien idiots qu'on ne croit, pour se farcir le Traité en question, le lire, tenter de le comprendre et en tirer les conclusions. Et nous étions majoritaires.
Je crois avoir la même expérience de l'histoire que toi. Je l'ai vécu dans un autre milieu, plus campagnard et surtout plus ouvrier.
RépondreSupprimerJe n'ai pas ressenti la construction de l'Europe avec le même esprit.
Dans mon entourage, nous regardions ce que cela changeait dans notre porte monnaie (pas feuille, les billets étaient rare) et je dois dire que quand on voit l'inflation des 10 dernières années, j'avais raison d'avoir peur.
L'Europe ainsi construite n'a fait que favoriser l'augmentation des richesses, mais n'a pas aidée le développement économique pour les moins nantis.
L'idée de Schumann était belle, comme le communisme d'ailleurs, sauf que l'être humain est ce qu'il est et que son enrichissement personnel vient avant tout le reste.
Voilà comment est morte cette belle idée. Dès sa naissance économique le reste a été oublié.
Je ne peux que te renvoyer vers le billet de @jegoun : http://www.jegoun.net/2011/11/claquons-des-doigts-et-sortons-de-leuro.html?spref=tw
Il est terre à terre à défaut d'être plein d'espoir.
De quel droit prétends-tu que ceux qui ont voté non l'ont fait pour de mauvaises raisons? Le texte, je l'ai non seulement lu, mais étudié et décortiqué. Je revendique avoir voté non en connaissance de cause et pour de très bonnes raisons.
RépondreSupprimerCe qui se passe aujourd'hui (la misère qui touche de plus en plus de gens, l'arrogance des "élites" (???) qui décident pour nous, me laisse à penser que je ne me trompais pas.
Je précise que je suis, passionnément, pour l'Europe, celle de Mozart, Vivaldi, Berlioz, celle de Van Gogh, celle de Shakespeare, celle de Prévert, de Voltaire et de Goethe, et que je suis, surtout, citoyenne du Monde.
RépondreSupprimerL'Europe de la libre concurrence qui fait baisser les salaires et les conditions de vie des plus pauvres, celle qui laisse se noyer les malheureux boat-people espérant y trouver refuge, celle là n'est pas mon Europe.
Je comprends ton sentiment. C'est triste ce qu'il se passe, mais je pense que l'Europe telle qu'elle est construite ne pourra pas fonctionner.
RépondreSupprimerOn a commencé à l'envers.
Cette Europe économique manque de fédération politique, de voix commune.
Ce Parlement ne construit rien à part légiférer sur les détails (tailles des bananes, quotas).
Il faut espérer que cette crise, fasse réaliser la chance que nous avons d'avoir 460 millions d'Européens, sur qui nous pouvons tous compter en cas de coups durs.
Ce soir je suis triste, mais j'ai espoir.
Il le faut, pour les filles des années 70 que nous sommes et surtout pour nos enfants.
L'Europe que tu as rêvée, je l'ai rêvée aussi et la rêve encore.
RépondreSupprimerChaque jour qui passe apporte son lot de bonheur et de déception, un peu comme dans une famille, sauf que dans une famille, la démocratie n'existe pas et les relations inter-personnelles sont infinement plus simples que les relations internationales.
Quand on n'est pas seul au monde, évidemment il faut composer, et seuls les control freeks qui n'ont pas gain de cause sont frustrés. Les autres avancent avec des hauts et des bas, en avant en arrière, mais finalement toujours dans le bon sens.
L'Europe est une Union d'Etats qui se construisent un avenir commun de façon démocratique. Je contredirai systématiquement et vigoureusement ceux qui me diront le contraire.
Or une démocratie comme la France - et toutes celles qui composent l'Union Européenne - fait des choix qui, forcément, ne satisfont pas tout le monde, mais le plus grand nombre dans le respect des règles fondamentales (notre Constitution). Ces choix éminemment démocratiques ont permis de construire l'UE telle que nous la connaissons, un espace économique de libre échange fondé sur des principes libéraux.
Qu'on ne partage pas ces principes, soit : il se trouve que notre République, comme toutes les démocraties de l'UE, garantit la libre expression et permet donc la critique, ce qui n'est pas le cas de beaucoup d'Etats dans le monde, et même en Europe dans un passé pas si lointain à l'Est.
Nonobstant ces critiques, donc, l'Europe,par la démocratie, peut aller encore plus loin qu'un simple espace économique ; et encore, "simple" est ingrat quand on parle de la première puissance commerciale dans le monde.
Aller plus loin, c'est, sans aucune concession à la démocratie, le
fédéralisme. Voilà mon rêve, qui a de bonnes chances d'aboutir,
maintenant plus que jamais jusqu'alors.
La guerre est l'accélérateur de l'histoire (une fois n'est pas coutume, je cite un bolchévique, Lénine...). La crise en est un autre.
Vivement nos lendemains qui chantent !
Putain de bordel ! @scoerpix quand tu fais des liens vers mon blog, fais les clicables.
RépondreSupprimerIl y a l'Europe idéologique, les grandes phrases et les envolées lyriques, Schuman et tant d'autres, magnifiques et visionnaires. Celle pour qui j'ai voté moi aussi, tout en me disant que ce p.. de traité, lu et décortiqué, était franchement mauvais mais moins pire que l'absence de traité. Incroyable de voter ainsi un texte en pensant le pire de ce traité.
RépondreSupprimerEt puis il y a l'Europe réelle, construite de bric et de broc, mal ficelée, clopinant, avec d'incroyables trucages de comptes des Grecs qui, pour de faire adopter, ont menti ! On les sauve, à coups de milliards, alors qu'il aurait fallu clairement les mettre à l'infirmerie pour établir un cordon sanitaire. Ils plombent tout le continent à qui ils ont planté une énorme écharde dans le pied, et s'étonnent en plus qu'on leur en veuille !
Moralement, l'Europe est une belle idée, mais humainement et économiquement, elle n'est vraiment pas mûre. Incontournable, nécessaire, et immature.
Il est en effet dommage que, comme dans un couple moderne, dès que ça grince un peu, on claque la porte. Alors que travailler et retravailler les choses, c'est ça qui fait avancer.
RépondreSupprimerPeut-être le fait d'être étrangère en France (c'est ton cas? pas sûre d'avoir bien compris), ce qui est mon cas, aide à se sentir avant tout européenne: ni plus tout à fait de ma nationalité d'origine, ni tout à fait française, je revendique ma nationalité européenne.