L'autre jour, Carole interrogeait sur son blog sur les préjugés concernant les enfants uniques.
Ayant moi-même été une enfant une unique, je ne peux qu'approuver ce que j'ai lu : non, l'enfant unique n'est pas asocial, non, il n'est pas nécessairement égoïste, oui, il est gâté mais quel enfant ne l'est pas, unique ou non ? C'est un enfant comme les autres, cet enfant unique, et tout dépend de comment ses parents l'élèvent. Pour ma part, j'ai une amie d'enfance que je considérais (et considère toujours) comme une soeur, j'ai ensuite été pensionnaire avec plein de gamines de mon âge... et de tous temps, je me suis entourée d'une bande d'amis plus ou moins proches qui sont devenus ma famille.
Devenue adulte, mon statut d'enfant unique est finalement plus difficile à vivre qu'il ne l'était quand j'étais enfant.
Que je t'explique, lecteur membre d'une fratrie, ce que peut être la vie d'un adulte qui fut un enfant unique.
D'abord, à 25 ans, quand tu n'es pas encore mariée et que tu n'as pas de relation sérieuse, ta mère te regarde d'un oeil torve. Qu'est-ce qu'elle a ma fille, elle est malade ? Et si elle ne se mariait jamais ? Et si je n'avais jamais de petits enfants ? Mais qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu pour mériter ça ? Je ne serai jamais grand-mère ! Voilà, c'est fini, c'est la fin des haricots ! Or toi, tu as 25 ans, un peu de mal à t'assumer et tu dois intégrer tous ses espoirs qu'on a placés en toi. On ne te dit rien, on n'oserait pas... mais tu sens les sous-entendus. Et tu ne peux pas t'empêcher de te demander si tu vas y arriver, si un jour tu rencontreras un homme qui t'aimera, que tu aimeras happily ever after. Cette pression que tu te fiches à toi-même, parce que tu es la seule de la lignée et que ce n'est pas un frère ou une soeur qui leur permettra de transmettre cet héritage à la fois patrimonial et émotionnel, ne te quittera plus ensuite. Tu as 25 ans et tu réalises que toi seule est la garante de cet transmission. Ça te donne des devoirs... et quelques droits aussi.
D'abord un droit d'inventaire. Tout savoir de ta famille. Qui étaient tes parents, tes grands parents, ce qui justifie leurs joies passées et leurs déchirures. Passer des années à disséquer les informations qu'on ne veut pas forcément te donner, parce que ce sont des informations parfois difficiles à assumer pour tes parents. Ces informations, tu les soutires au compte-goutte. Elles ne sont pas toujours agréables à entendre... et parfois, tu as l'impression de violer une intimité révolue. Mais si tu ne les récupères pas, toi, qui le fera ? Parce que tu en as besoin pour te construire. Tu es la dernière. Tout repose sur tes épaules. Et cet héritage familial, cette histoire qui coule dans tes veines, tu es la seule qui pourra la tenir et la passer ensuite à tes propres enfants. Personne d'autre n'a le même père et la même mère. C'est comme ça.
Et puis tu finis par le rencontrer, celui que ta mère attendait ! Ton père le salue d'un je suis le père de la mariée ! qui, sous la boutade, montre bien combien il a investi dans cette relation. Tu crois que tu en as fini de te mettre le ventre en l'air dès que tes parents te font une remarque désagréable.
Et les enfants arrivent. Tes enfants sont et seront les seuls petits-enfants de ton père et de ta mère. Tu sais combien ces enfants, tes enfants, sont importants pour tes parents, dont l'enfance a été volée. Même ton enfance à toi, ils n'ont pas vraiment pu en profiter, si occupés qu'ils étaient à se construire une vie à partir de rien. Or, ces parents qui n'ont pas eu d'enfance, faute d'être nés au bon endroit au bon moment, ont été pour toi des parents à tâtons, pas vraiment sûrs de ce qu'il faut faire quand on a une fille et une seule, lisant beaucoup Dolto, Freud et Betheleim. Ils essuyaient les planches d'une nouvelle parentalité. Imparfaite, forcément.
Devenus grands-parents, ils ont une nouvelle chance de donner de l'amour, sans les contraintes de l'éducation. Toi qui voudrais protéger tes enfants, leur éviter les humeurs de ta mère et les angoisses de ton père, tu ne ne te sens pas capable de dire non à ta mère qui veut prendre les enfants au pire moment et te demande de t'organiser pour que ce soit quand elle veut et peut. Parce que, encore une fois, ce sont ses seuls petits-enfants, qu'elle a reporté sur eux tout cet amour dont elle a été privée plus jeune. Et tu sais que ces enfants sont devenus son Yin et son Yang. Quand ta mère te balance, l'air de rien, parce que tu es partie en weekend et qu'elle n'a pas vu les enfants depuis dix jours, toi, je m'en fous, c'est eux que je veux voir, si t'es pas là, c'est encore mieux, tu comprends que, si tu la privais de tes enfants, ses petits-enfants, elle en mourrait. Alors, parce qu'il n'y a ni frère ni soeur auquel elle puisse sortir de telles piques, tu mets cela sur le compte d'un coup de flip et tu aplanis, tu temporises. Parce que une petite voix, ce truc que tu appelles ta conscience, ressasse, tel un leitmotiv tu ne peux pas lui faire ça, tu sais. Oui, tu le sais. Être le seul enfant adulte du grand-parent de tes enfants, c'est ne pas pouvoir rester une enfant. Parce que sinon, ça partirait en vrille. Et que les conflits tu n'en veux pas.
Et puis, l'âge venant, tes parents vieillissant, tu réalises que tu seras seule quand ils seront dans un état qui nécessitera des soins constants. Tu constates que tes amis, ceux qui ont des frères et soeurs, ont pu partager les tâches quotidiennes, les visites, les corvées lorsque ces moments pénibles et irréversibles ont pointé le bout de leur lit médicalisé. Ces mêmes amis ont pu partager leur peine, leurs larmes, leur colère. Toi, quand ce moment viendra, tu seras seule face à tes parents mourants et ça te fait peur. Ton mari t'a dit qu'il serait là, qu'il t'aiderait... mais tu es jalouse de lui, de ses frères, tu sais qu'ils seront trois pour assumer ensemble la fin de leurs parents à eux.
Et tu réalises que, à près de 40 ans, tu es seule. Comme tu l'étais quand tu étais enfant, malgré tes copines, vos rires et vos disputes. Tu te revois, dans ta chambre d'enfant, sous les combles. Tu es assise à ta table de travail devant la fenêtre, le cerisier en fleurs masque partiellement la vue la rue, mais tu vois distinctement les frères B sur leurs vélos qui descendent vers la rivière. Puis passent les soeurs F. à pied qui se racontent tu ne sais quoi. Toutes ces fratries qui peuplaient la rue. Et toi, seule, unique.
L'adulte unique n'est finalement qu'un enfant unique qui a grandi.
Tellement entouré et pourtant si seul dans sa relation à ses parents.
C'est mon portrait que tu as fait si ce n'est que ma mère ne s'est jamais sentie mère et pas vraiment grand mère non plus...
RépondreSupprimerAdulte unique, oui je le ressens face à mes parents séparés et disjonctés même avec mes nombreux ami-e-s
Billet très touchant.
RépondreSupprimerMa belle-soeur est unique, aussi. Elle allait avoir un bébé mais vient de le perdre.
Je sais qu'ils (elle et lui) ont passé un moment difficile, mais c'est vrai que je n'avais jamais vu les choses ainsi, sous cet angle là. Sous ton angle à toi.
comme je suis d'accord, la pression quand on est jeune, puis les difficultés ( et les piques) à assumer seule...
RépondreSupprimerMerci d'avoir su mettre des mots sur ce que je ressens...
Une adulte unique très seule...
Tu m'as plombée un peu quand même...
RépondreSupprimerEn même temps je ne serais pas comme ta mère, je me suis faite à l'idée que je ne serais peut être pas grand-mère de mon vivant en ayant eu un enfant à 38 ans, forcément, plus c'est tard moins c'est acté dans le marbre... alors si j'ai des petits enfants ce sera la cerise sur le gâteau et j'aurais juste envie d'aider ma fille si besoin est et si j'en suis capable physiquement.
Quand à la transmission c'est quelque chose qui ne m'a jamais perturbé ni mon homme, si ma fille n'a pas d'enfants et que notre lignée s'arrête, so what...
Chacun son histoire sur le sujet, c'est personnel.
le seul sujet qui me chagrine, je l'ai dit dans mon article, c'est en effet que ma fille soit seule pour gérer les galères de ses vieux parents, là j'avoue que ça me travaille mais on fera tout pour que ce soit simple, on sera prévoyant et puis elle aura quand même de la famille avec ses cousins et cousines, sa tante qui est jeune...
il faudra qu'on en parle de ce sujet, je ne pensais pas que c'était aussi triste pour toi...
Je voulais ajouter à cet article qu'il part du postulat qu'être enfant puis adulte unique c'est plus dur qu'avoir des frères et soeurs puisque l'on se retrouve seul. Je suis pas vraiment d'accord avec cela. Plusieurs cas
RépondreSupprimer- la famille n'a pas de relation harmonieuse que ce soit entre frères et soeurs ou entre un des enfants et les parents. On peut très facilement se retrouver seule à assumer les parents (surtout si le frère ou la soeur restant ne gagne rien, la loi ne pourra même pas nous aider à palier à cela)
- les familles où il y a toujours eu un enfant préféré. Autant le dire tout de suite c'est pas drôle pour les autres.
- la distance : si on est le seul à habiter proche des parents, on se farcit tout.
- la mort d'un frère ou d'une soeur : si on perd son frère ou sa soeur avant ses parents, on se retrouve aussi seul
- on peut avoir des frères et soeurs qui n'ont pas d'enfant et être le/la seule à "produire" une descendance
- il doit surement y avoir des cas que j'oublie... mais l'idée est là
Tout ca pour dire donc qu'il est difficile de faire des généralités dans un cas comme dans l'autre. Enfant unique on ne connait pas la vie en fratrie et inversement. Il est difficile de porter un jugement sur quelque chose que nous n'avons pas connu.
Je pense que si les enfants se retrouvent avec leurs parents à charge (je parle de charge très lourde), c'est aussi parce que les parents n'ont pas bien organisé leur fin de vie (et que l'on soit 2, 5 ou 1 n'y changera rien). De même, si la grand-mère fait culpabiliser de ne pas assez voir ses petit-enfants, c'est la grand-mère qui a un problème et le fait d'être enfant unique n'y est pour rien là dedans (je connais des grand-mères qui ont des petit-enfants de plusieurs enfants différents et qui font les même remarques. Et oui on peut se lamenter entre nous mais seulement SI ON SE PARLE !!! Et je me répète mais les enfants d'une fratrie ne se parlent pas forcément).
Sinon, je comprends très bien ce que tu ressens. Je veux juste dire que les problèmes que tu exposes ne sont pas forcément dus au fait que tu sois enfant unique et que seuls les enfants uniques vivent cela. En cela, je pense que l'article de Nipette (que tu cites) résume bien les choses : c'est l'attitude des parents qui importent, pas le nombre d'enfant dans la fratrie.
Et oui 100% d'accord! Perso je suis fille unique petite fille unique, et ma fille est entrain de devenir dans le même cas ( difficulté de conception pour nous et sinon j'ai un beau frere ( frere de mon mari) mais lui et sa femme (40ans) vivent à 2000 km l un de l autre et n'ont pas d'enfant...)
RépondreSupprimerJ'écris et je m'exprime beaucoup moins bien que toi mais je ressens et je me trouve exactement dans ce que tu as écrit. Ce n'est pas tous les jours facile facile et je me sens parfois bien seule...
Je retrouve dans ce billet tout le ressenti de mon mari, enfant unique (mais pas malheureux), seul face à ses parents plus que vieillissant, incapable de gérer les "caprices" des grands-parents qui ne savent pas s'organiser mais qui réclament leurs petits-enfants au moment où ils le veulent (et moi qui m'agace des décisions / chgt de plans de dernière minute).
RépondreSupprimerJe viens d'une fratrie de 3, et je me souviens du regard effrayé d'abord puis amusé et en même temps triste qu'a posé mon mari sur mon joyeux bazar de soeurs, effrayé devant le bruit et les complicités, amusé de tout ça, triste de n'avoir pas connu.
Il a été le premier de nous 2 à désirer 4 enfants.
Comme dit sur Twitter : être aîné, c'est un peu tout ça mais sans doute beaucoup moins fort. Cette pression à réussir, qui a pesé sur moi mais pas autant sur mes sœurs, elle m'aurait paru vraiment lourde si j'avais été seule.
RépondreSupprimerC'est un beau billet doux-amer...
Je lis vos réponses et vos témoignages (qui me touchent profondément) et je tiens à mettre en perspective ce que j'ai écrit.
RépondreSupprimerIl ne s'agit absolument pas d'éducation. J'ai été une enfant unique heureuse et mon éducation a été une éducation d'ouverture. Et il y a beaucoup d'enfants non uniques qui ont eu la même éducation que moi parce qu'avec une grosse différence d'âge avec leur fratrie. Pourtant, une fois que tout le monde est adulte, cette éducation s'efface : il y a plusieurs enfants pour les mêmes parents et ça change les rapports.
Il s'agit ici du point de vue d'un adulte dans sa relation avec ses parents qui vieillissent. Mes parents ne sont pas intrusifs, ils ne s'imposent pas... mais je suis leur SEULE fille et à ce titre, cela me donne des devoirs, imposés par mon inconscient ou par la société, je ne sais pas.
Reste que je suis heureuse dans ma vie de tout les jours... mais être une enfant unique adulte n'est pas et ne peut pas être comme s'inscrire dans une fratrie.
Ce n'est ni mieux, ni moins bien, c'est différent.