Amis avocats d'affaires, je vous aime bien vous savez.
Je vous connais par coeur même.
Je sais comment vous fonctionnez, ce qui vous importe, ce qui compte pour vous... de préférence, compter d'ailleurs doit pouvoir se matérialiser en espèces sonnantes et trébuchantes.
Je sais bien que recruter des stagiaires est le cadet de vos soucis.
Vous, ce que vous voulez, c'est chasser le client, remplir vos
time-sheets de
billable hours et augmenter le
PPP. Pour toi, l'ignare qui ne
connaît rien à ce métier
PPP, c'est
Profit per Partner et c'est ce que regarde les analystes quand ils comparent les cabinets de la place. Note en passant :
cabinet de la place,
ça me fait penser à l'épicier du coin ou la
boulang' du Faubourg. Va falloir songer à trouver un terme à la hauteur de l'image que vous voulez donner de votre profession.
Donc, toi l'avocat d'affaires qui a déjà un peu de bouteille, tu délègues le recrutement des stagiaires à des collaborateurs un peu
sénior mais pas trop (parce que les très
sénior, ça les gonfle, le recrutement), des petits jeunes aux dents bien longues qui sont prêts à tout pour se faire bien voir de l'associé.
Grave erreur !
Le jeune collaborateur aux dents longues ne sait rien du métier, rien du travail... Il croit savoir. Il a déjà parlé à un client, il est bon dans l'analyse. Parfois, la Génération Y est passée à côté de lui et il n'estime pas (ou pas encore) qu'on ne le traite pas à sa juste valeur. Souvent, il ne comprend pas qu'on le cantonne à la phase de due diligence alors qu'il est prêt à gérer le plus gros dossier du cabinet tout seul. Le recrutement, c'est ta carotte.
Ça lui donne des responsabilités au jeune collaborateur ambitieux, sans te coûter grand chose. C'est déjà beaucoup,
ça lui permet de s'enfiler des heures de travail sans piper mot dans l'espoir de gravir les échelons.
Seulement voilà, c'est très mauvais pour le recrutement.
Le jeune collaborateur aux dents longues pense qu'il n'y a qu'une façon de faire le métier (la sienne), qu'une façon de parvenir à ce métier (la sienne) et une seule façon de progresser dans ce métier (la sienne).
Du coup, le jeune collaborateur aux dents longues, quand on lui remet un
CV un peu atypique ne se demande pas
tiens, mais pourquoi mes services RH, qui ont pour métier de sélectionner des profils, ont choisi cette personne ? Qu'a-t-elle d'intéressant ? Non, le jeune collaborateur aux dents longues se dit
Mais putain de bordel de merde (oui, le jeune collaborateur aux dents longues n'a pas le même vocabulaire devant ses clients et dans son bureau)
quels incompétents ces RH, me font perdre mon temps ! C'est pas du tout le profil dont j'ai besoin ! Pourtant, collaborateur aux dents longues (oui, je te parle à toi aussi), si tu savais lire entre les lignes, tu verrais dans le
CV que ton candidat sait déjà travailler vu son expérience professionnelle, certes atypique mais très opérationnelle, et que tu n'auras pas à le former. Ou alors que le candidat a des compétences que tu n'as pas, en finances notamment. Toi, tu crois que ça ne sert rien, que ton métier, c'est le droit mais tu apprendras, petit collaborateur, que savoir lire un compte de résultat et un bilan, ça peut-être utile parfois. Et ce candidat, super fort en informatique mais qui n'a qu'un
Master 1, à quoi peut-il bien te servir ? Si tu réfléchissais un peu, collaborateur recruteur, tu réaliserais qu'un gars qui sait trifouiller
Excel peut avoir des avantages insoupçonnés les soirs d'hiver au moment de calculer le coût de 250 licenciements.
Non, toi, collaborateur volontaire au recrutement, tu crois que ce qui fait la qualité d'un candidat, c'est d'avoir un
Master 2 et un
LLM (ou un
MBA, t'es pas bégueule). Parce que c'est bien, les doubles cursus. Tu penses même que c'est
in-dis-pen-sa-ble. Ben oui, c'est bien connu, pour être un bon avocat, faut avoir fait un an de droit étranger dont on oublie tout dans la bière et les fêtes. Je t'entends déjà, collaborateur recruteur :
quand même, un LLM, ça prouve que le candidat parle anglais. C'est un pré-requis, l'anglais. Ah ? Vraiment ? Alors plutôt que d'exiger un
LLM, t'as qu'à leur poser des questions en anglais à tes candidats, tu verras s'ils parlent anglais comme ça.
Ca sera plus simple que de leur demander de prendre un prêt étudiant (pour le coût des études) et un prêt à la consommation (pour le coût de la vie) et de revenir te voir dans un an, le
LLM en poche. Parce que,
vois-tu, collaborateur aux dents longues, tout le monde n'a pas des parents capables de financer une année à l'étranger. Et les bourses ne sont que ce qu'elles sont. Des bourses. Qui ne couvrent qu'une partie limitée des frais.
Et puis, collaborateur recruteur, pourquoi tenir absolument au
Master 2 droit des affaires et fiscalité, au
DPRT ou toute autre
Master 2 dont tu crois qu'il est le seul et l'unique sésame ? Tu crois vraiment qu'on apprend son métier en
Master 2 ? Qu'on est opérationnel à la sortie de la
fac ? Comment te le dire sans te faire peur, collaborateur recruteur... la vie professionnelle est un long parcours semé
d'embûches. On saisit les opportunités qui se présentent, on peut se retrouver dans une branche qu'on n'avait pas prévue au début. Et pour faire face à de tels aléas, jeune collaborateur néanmoins recruteur, il vaut mieux avoir une tête bien faite et des expériences variées qu'une tête bien pleine et des expériences monocordes.
Tu ne me crois pas ?
Alors, laisse moi te parler comme la vieille que je suis.
Ça fait des années que je
côtoie des avocats d'affaires, des conseils en organisation, des conseils en stratégie... Ils ont tous commencé comme toi, jeune collaborateur aux dents longues, dans un gros cabinet, avec une jolie carte de visite.
Et aujourd'hui, 20 ans plus tard, ceux qui ont le mieux réussi, ceux qui sont le plus heureux, sont ceux qui ont accepté de sortir des sentiers battus, qui ont su rebondir, s'adapter, qui ont également su amortir les chocs des déceptions professionnelles.
Ce qui m'énerve le plus, collaborateur aux dents longues qu'on a chargé du recrutement, c'est que je sais que tes chefs sont d'accord avec moi... Tu ne le sais pas, toi si sûr de ce qui fait un bon stagiaire, mais l'associé, là, celui dont tu admires le parcours, devenu
Equity Partner à 32 ans, ben, son parcours aussi était atypique, pas dans la norme : ton associé prodige n'avait pas les moyens de financer un
LLM, même qu'il s'est contenté d'une une toute petite chambre de bonne pendant 4 ans qu'il finançait avec un prêt. Et elle, là, l'associée intraitable que tu crains comme la peste,
sais-tu qu'elle a payé ses études en faisant des traductions, entre documentaliste et
para-legal ?
A toutes fins utiles, collaborateur sûr de toi et de tes certitudes, je te signale que le directeur juridique d'un grand groupe
agroalimentaire n'a qu'un
master 1, n'a jamais fait de
LLM et, si tu voyais son
CV d'il y a 20 ans, tu n'y jetterais même pas un oeil. Pourtant, ce type là est celui qui donne du boulot à ton cabinet et donc à toi... et quelque chose me dit que s'il connaissait tes méthodes de recrutement, il irait peut-être voir ailleurs.
Et maintenant, jeune collaborateur aux dents longues que je ne parviendrai pas à convaincre, car tu n'es pas prêt à entendre mon discours, laisse moi parler à ton chef.
Ami avocat d'affaires, toi qui décide de qui est chargé du recrutement dans ton cabinet, toi qui as suffisamment de bouteille pour savoir qu'il n'y a pas qu'un profil de candidat, je te le dis tel que je le vois :
Fais gaffe à ton image !
Les candidats stagiaires humiliés d'hier seront tes clients de demain.
Je dédie ce message à la jeune demoiselle qui, outre un contrat d'apprentissage en qualité de juriste dans une petite structure où elle travaille comme une grande, suis des cours 20 heures par semaines et trouve encore le courage de boucler les fins de moins en étant une super-baby-sitter pour les poussins. Je le dédie également à tous ces jeunes candidats que j'ai reçus en entretien au cours des quinze dernières années.... parce que je sais que, pendant les cinq premières de ces quinze années d'entretien, j'étais une jeune collaboratrice aux dents longues préposée au recrutement et que j'ai peut-être eu des critères de sélection un peu abrupts. Je n'ai qu'une excuse : je n'avais pas encore compris à l'époque que travailler, ça s'apprend et qu'il vaut mieux un stagiaire motivé qui a envie d'apprendre qu'un stagiaire bardé de diplômes qui vous explique combien il sait de choses.