L'autre soir, je dînais avec de vieilles amies, notre dîner de filles mensuel, où l'on fait le point sur nos vies, nos boulots, nos amours, nos envies, nos emmerdes.Dans ce genre de dîner, à nos âges, il y a la copine qui a divorcé et est ravie, celle qui a divorcé et qui pleure, celle qui est en plein divorce, celle qui attend son quatrième enfant, celle qui se demande s'il faut qu'elle travaille moins, celle dont les enfants sont insupportables, celle dont le mari est insupportable, celle qui vient de se faire virer, celle qui commence un nouveau job, celle qui n'a rien à raconter parce que tout va bien et que quand même, c'est chiant de n'avoir rien à dire.
Il y a aussi la copine "tout sourire au travail, tout pourri en amour", celle qui depuis quinze ans va de back-streets en jachères, alors qu'elle a la taille mannequin, qu'elle est belle comme un coeur, intelligente et drôle. On s'est habitué à entendre parler de ses promotions, de ses voyages d'affaires, des mecs sur lesquels elle fantasme et qui sont soit inaccessibles soit mariés. Et voilà que cette fille nous annonce qu'elle a quelque chose à raconter... et que ce n'est pas pro. On parle de la fille qui n'a jamais rien à raconter sur sa vie privée et qui sait avec dérision vous expliquer qu'à 40 ans passés, elle finira vieille fille à chat. Et ben là, ben là, elle a le sourire banane et veut la parole.
Autant te dire que le silence se fait. On entendrait une mouche voler... sauf qu'on est dans un restaurant branchouille et que le bzzzz de la mouche est couvert par le poumpapoum de la dernière chanteuse à la mode.
Que je te raconte l'histoire de ma copine.
Appelons là Giulia, c'est joli Giulia et puis ça fait princesse Farnese.
Oui, princesse Farnese.
Tu croyais quoi lecteur ?
Il y a trois semaines, Giulia assiste à un pensum, une remise de décoration, avec des petits fours, un discours, plein de petits vieux, des collègues, d'anciens collègues, des copains et la famille du décoré. Giulia n'y connaît personne (sauf le décoré), ne parle à personne (sauf au décoré) et s'en va dix minutes après les discours et l'épinglage de la décoration parce que, quand on ne connaît personne, le pensum est pénible. Les invités sont en grappe. Par affinités et connaissances. Et au bout d'un moment, se tenir debout sur des talons de douze, sans appartenir à aucune grappe, une coupette dans une main, un petit sac dans l'autre, c'est moyennement confortable.
Giulia oublie cette soirée.
Deux semaines plus tard, sortie hagarde d'un après-midi chez le dentiste, le genre d'après-midi aussi pénible que tu peux l'imaginer toi qui a déjà passé deux heures d'affilée à faire aaaaaaah la tête en arrière, la bouche ouverte et les jambes relevées, Giulia consulte ses emails. Perdu au milieu de dix relances professionnelles, un email sortant de l'ordinaire émanant d'un parfait inconnu. Je te rapporte cet email, lecteur, tel qu'il m'a été résumé : Je vous ai repérée à la soirée de remise de décoration de Bidule, j'étais juste derrière vous, depuis je vous cherche, j'ai très envie de vous revoir. C'était sans doute beaucoup mieux écrit mais je n'ai pas la source, moi, je m'en réfère à ce que Giulia nous a raconté.
Deux heures après la réception de ce message, des fleurs sont livrées à Giulia sur son lieu de travail. Par n'importe quelles fleurs. Les fleurs que toute fille, toute femme aimerait recevoir, un jour. Je te laisse deviner qui a envoyé les fleurs...
A partir de maintenant, je m'adresse à la lectrice qui sommeille en toi, lecteur macho. Retrouve la midinette que tu refoules depuis tes quatre ans. Sinon tu ne comprendras les subtilités des prochains paragraphes. En effet, on arrive moment où Giulia passe en phase : mais qui c'est ce type ? je le rappelle ou pas ?
D'abord il y a le décoré qui pourrait fournir des infos. Sauf que le décoré n'est pas en France, le con. Il ne peut rien dire. Y a pas idée de disparaître de la surface des internets mondiaux alors que tu viens de filer les coordonnées d'une nana à un gars ! Giulia ne sait même pas quel est le degré d'intimité entre le décoré et l'inconnu aux fleurs. Reste les réseaux sociaux. LinkedIn, c'est bien... mais c'est pro. La photo du profil LinkedIn est sympa mais ce n'est que ça, une photo. Tu connais quelqu'un, lectrice, qui ressemble à son profil LinkedIn ?!
Pendant 3 jours, Giulia se demande si elle doit composer le 06 indiqué dans l'email. Bon, oui, d'accord, elle doit. Ne serait-ce que pour remercier. Remercier oui, mais après ? Accepter ou pas l'invitation à prendre un verre ? Et si on accepte, ça veut dire quoi ? Allez, d'accord, ça n'engage à rien. Oui, mais quand même, le gars est explicite. Accepter le verre, ça veut sûrement dire quelque chose. Et puis si on téléphone, on emploie quels mots ? Comment on fait pour ne pas bafouiller ? On va être ridicule, c'est certain. En même temps, ne pas appeler, c'est peut-être louper l'homme de sa vie. Nan mais arrête, l'homme de sa vie, un gars qu'on n'a jamais vu ?! Quand bien même ! Ne serait-ce que pour un dîner sympa, ça vaut le coup d'appeler non ? Oui, mais un dîner, c'est déjà beaucoup. Et si le mec est con ? et s'il est marié ? et si... si ... si ...
Finalement, Giulia ne téléphone pas. Elle envoie un email. Elle dit merci et d'accord pour un verre. En mieux, hein, je n'ai pas eu connaissance de l'email tel qu'envoyé. On se demande comment on faisait avant l'email pour communiquer sans communiquer et garder la face en toutes circonstances.
Je te passe la suite, lecteur, c'est de l'ordre de l'intimité de Giulia. Sache cependant que le Monsieur est beau. Oui, beau, j'ai vu une photo sur le smartphone de Giulia et je suis experte es bogos'. Il est riche (du genre à avoir un graaaand appartement avec vue sur le Champ de Mars), avec un beau métier qui le fait bien sur une carte de visite. En plus, il est un quadra responsable, genre papa à mi-temps une semaine sur deux, attentionné, gentil et prévenant.
Tu te demandes sans doute, lecteur, pourquoi je te raconte cette histoire d'amour balbutiante qui finira peut-être dans le sang et les pleurs. Tout simplement parce qu'elle me semble représentative d'un certain état d'esprit. Il faut savoir saisir les opportunités qui se présentent à nous... et ne surtout pas croire que, parce qu'on traverse une mauvaise passe, serait-ce une mauvaise passe... de dix ans, rien ne changera et qu'il faut s'en contenter. Il peut y avoir, au moment où l'on s'y attend le moins, une opportunité d'être heureux. Cela vaut pour l'amour comme pour le travail, l'amitié, les sous, les enfants. Ne jamais perdre l'espoir. Savoir dire oui et se laisser aller quand le bonheur frappe à la porte. Ça durera un jour, un mois, un an ou plus, le bonheur du moment... et ce sera déjà cela de pris !
Je te laisse, lecteur, à ces considérations. Je m'en vais profiter de mon bonheur à moi : un Doudou, deux poussins, un chien.
Crédit photo : wikipedia, fiche Giulia Farnese

