mercredi 29 février 2012

Les vacances à la neige

Tu sais quoi, lecteur, je suis en vacances.

Et même que ce sont de vraies vacances. Je ne regarde ma messagerie pro que le matin et le soir. C'est la preuve que j'arrive parfaitement à déconnecter. Je suis totalement, parfaitement, sereine. Même que parfois, la 3G ne capte pas. Parait que c'est la faute aux parisiens qui viennent en vacances. Aux parisiens ! Et puis quoi encore ?! Bon, ben, parisienne ou pas, quand la 3G fait défaut, je ne fais même pas une toute petite crise d'hystérie. Je suis bien, je te dis. C'est le pied, ces vacances. Pied que j'ai réussi à me niquer... en me prenant un pied de lit dans le tibia le jour de mon arrivée, rien qu'en défaisant les valises. Y a pas idées d'avoir de mettre des pieds en bois qui dépassent autour du lit. C'est un coup à se blesser ! Comme quoi, on ne le répétera jamais assez : les vacances à la neige, c'est dangereux.

Dangereux peut-être mais surtout, et avant tout, total-méga-super-cool de la vie qui roxxe !

Et juste pour te rendre (un peu) jaloux, lecteur, laisse-moi t'expliquer pourquoi c'est bien.


1. Il fait un soleil magnifique




Nous sommes en février et on se croirait à Pâques.

Rien de tel que de s'affaler dans un transat, tranquille, au soleil. Tu prends un coca, un vin chaud, une bière (ce que tu aimes boire), un livre que tu as acheté il y a bien longtemps mais n'a pas pris le temps de lire, tu coupes l'iPhone, que de toutes façons tu ne parviens pas à déchiffrer avec cette réverbération, et tu profites de l'instant présent.

Il fait si chaud que tu as juste un petit pull sur toi.

Parfois, tu jettes un oeil à la piste pour voir si les Poussins et leur moniteur ne passeraient pas à quelques encablures.

Tu profites.

C'est bon....

Tu t'endormirais presque.


2. La neige est bonne

Oui, enfin, faut pas trop en demander quand même.

Mais il y en a et elle est skiable, c'est déjà ça.


3. Tu es avec des amis

Les amis en vacances, tu les apprécies.

Surtout quand ils connaissent la station comme leur poche, les pistes qu'il faut prendre, pour toi qui skie "à la Parisienne". Oui, lecteur, sache-le, le parisien skie d'une certaine façon, d'ailleurs il fait tout d'une certaine façon, ça a des avantages... et un défaut : on te repère à cent mètres, parisien !

Surtout les amis, on les aime quand ils prennent le temps de te faire progresser. Ils s'arrêtent en bas des pistes, pour t'attendre. Et quand tu arrives, ils ont la gentillesse de ne pas repartir tout de suite. C'est à ça qu'on les reconnaît, les amis. Un non-ami soupirerait à te regarder traverser la piste, de gauche à droite, puis de droite à gauche, manquant de te faire percuter toutes les 30 secondes pas un chauffard de skieur qui ne maîtrise pas sa vitesse mais quand même hein, faut foncer, sinon c'est pas drôle ! Un non-ami te traiterait de boulet (ce que - objectivement - tu es) et s'agacerait de ce que tu aies peur de la moindre bosse. L'ami, lui, te comprend. Il te propose de skier dans ses traces, il fait un enooooooorme effort pour aller à ton rythme de pachyderme et à la fin l'ami te dit que tu as fait des progrès, même si c'est pas vrai, parce qu'il sait que ça te fait plaisir de l'entendre.


4. Tes enfants font des progrès

Voir tes enfants monter sur des skis pour la presque première fois.

Se dire ça va prendre du temps.

Se souvenir de toi en bas du téléski, appréhendant de tomber après le quatrième pylône. Réaliser que les Poussins maîtrisent le téléski en même pas une après-midi. Constater - encore une fois - que chaque génération est meilleure que la précédente.

Retrouver les poussins deux jours plus tard en haut du télésiège... les observer dévaler une piste bleue un peu difficile.

S'émerveiller de tant de progrès en si peu de temps.

Se dire - comme tous les parents de tous les néo-skieurs du monde - que tes enfants sont formidables, que ce sont des génies et qu'ils auront un jour le podium olympique (non sans avoir été major de l'ENA avant).

Penser à toi au même âge, à ton père en haut des pistes, si fier.

Se dire que les chiens ne font pas des chats.


5. Voir ça de ton balcon quand la nuit tombe



Voilà.

dimanche 19 février 2012

Les valeurs de la force, la force des valeurs

A y est, Il est candidat !

Il l'a annoncé à la télévision nationale et néanmoins privée, il y a quelques jours. J'ai dit à chaud ce que j'en pensais dans le poste (c'est à peu près 89 minutes).

Passée la surprise du contenu du discours accompagnant la candidature, laquelle candidature est loin d'être une surprise, voici venu le temps du choix.

J'ai longtemps hésité sur mon vote pour le premier et le second tour de la Présidentielle à venir. Aucun candidat ne me plaisait totalement et j'avançais à tâtons, au rythme des discours et des interviews à la recherche du moins mauvais. Je n'ai pas encore décidé, rassures-toi, lecteur, je vais encore t'en entretenir au fil de billets longs et ennuyeux. Reste que je viens d'éliminer un candidat : Lui.

Pourquoi l'éliminer ?
(tu noteras, lecteur, que - comme Lui - je fais les questions et les réponses).

Parce que ses valeurs (exprimés dans le Figaro Magazine) ne sont pas les miennes.

Ça te parait foireux comme justification. Tu te dis que j'aurais pu et dû regarder le contenu du programme, me prononcer sur les mesures envisagées. Je te réponds que, vu comment les promesses de campagne de 2007 ont été mises en oeuvre, quand elles l'ont été, il vaut mieux faire un choix sur des valeurs que sur un programme. J'ai moins de chances d'être déçue.


1. Le Travail

"[I]l faut récompenser le travail et renforcer la considération qu'on lui porte. Il ne s'agit pas seulement de dire qu'il faut travailler pour réussir - c'est l'évidence - mais que le travail est une valeur en soi, nécessaire à l'accomplissement de l'individu comme à la cohésion de la société. Tout ce qui peut alléger le coût du travail, récompenser l'effort, le mérite, faire la différence avec l'assistanat, doit donc continuer à être mis en œuvre de façon systématique."

Mettre le travail au centre de tout me semble une erreur sociologique et philosophique. Bien sûr que le travail est important, structurant et que, dans une économie de marché que plus personne ne renie, il reste le premier moyen de subvenir à ses besoins. Mais le travail ne peut être le but d'une existence. On ne travaille pas pour travailler. On ne s'accomplit pas uniquement par le travail. Une vie équilibrée doit avoir plusieurs piliers. La famille. Les amis. Les échanges avec les autres en dehors de tout lien de subordination, de tout lien marchant me semblent tout aussi importants - voire plus - que ceux noués dans le cadre de la relation de travail.

En outre, mettre le travail au centre de tout, c'est croire que tout le monde peut avoir un travail. Je ne suis pas économiste (Dieu m'en garde, les chiffres et moi sommes fâchés depuis 1987, année de Seconde). J'ai cependant de vieux souvenirs de fac où l'on m'avait expliqué qu'une dose de non-emploi était un élément structurant de l'économie de marché.

D'où les systèmes d'assurance contre le chômage. Parce que le chômage est l'une des composantes de nos sociétés modernes, s'assurer un revenu pour couvrir les périodes de non-emploi est désormais nécessaire, y compris au delà des professions salariées. Les dirigeants et les entrepreneurs s'assurent à la GSC, les avocats ont désormais la possibilité de prendre une assurance perte de collaboration et j'imagine que tout le monde se prépare à être sans emploi à un moment ou un autre de son existence.

Opposer le travail à l'assistanat dont on ne sait bien ce qu'il recouvre mais dont on suppose (au regard du reste de Ses propos) qu'il s'agit du chômage ne fait donc pas de sens. On n'est pas assisté quand on est au chômage, on est indemnisé pour faire face à une période de non-emploi et on s'est assuré pour cela. C'est la raison pour laquelle la période d'indemnisation est limitée, des formations sont offertes au chômeur, le chômeur a une obligation de prouver qu'il recherche activement un emploi et ne peut refuser toutes les offres qu'on lui présente. Le système est encadré, comme dans tout contrat d'assurance.

La mesure proposée par Sarkozy, laquelle ne vise qu'à durcir un processus déjà très contraignant, n'apporte rien. Assurer un meilleur contrôle de l'existant serait sans doute beaucoup plus efficace. En outre, on présente une mesurette, une adaptation de ce qui existe déjà, comme une révolution.

Voilà qui est malhonnête, démagogue et racoleur.

Vouloir soumettre cette mesurette au référendum est d'ailleurs stupide à double titre : (i) ce n'est qu'une mesurette (depuis quand soumet-on la moindre adaptation législative au peuple ?), (ii) c'est une réforme très technique, rendue encore plus complexe du fait de la structure du Pôle Emploi, issu d'une fusion compliquée entre ASSEDIC, UNEDIC et ANPE, et je défie nos gouvernants de la rendre intelligible à tous. M'enfin, on ne répond jamais à la question posée dans un référendum, n'est-ce pas ce qu'on dit ?


2. La Responsabilité

"Je mettrai sur le même plan la responsabilité. C'est elle qui donne son sens à la liberté. On est libre pour autant que l'on est responsable - vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis des autres. Je mets donc la responsabilité comme complément indispensable à la liberté. La liberté sans frein ni limite, la liberté comme principe d'une société où tout serait permis, où l'on n'aurait pas à rendre des comptes, n'est pas une valeur dans laquelle je me retrouve. Je crois à la démocratie, à la liberté de parole, à la liberté de critique, mais quand je vois ce que certains financiers ont fait de la liberté - liberté de gagner toujours plus, toujours plus vite et sans limite - je suis encore plus convaincu du danger d'une société sans règle, sans contrôle et sans régulation."

Outre le fait qu'Il fait l'amalgame entre responsabilité et liberté, je ne comprends pas bien le sens de cette prétendue valeur. Bien sûr que la liberté s'accompagne d'une responsabilité ! On n'est pas une nation d'anarchistes !

C'est même dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen qui fonde notre République :
"La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société, la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi."
Chaque liberté a ses limites et s'accompagne d'une responsabilité envers les autres.

Nous sommes donc en présence d'un enfoncement de portes ouvertes caractérisé.

Quant à accuser "la finance" de tous les maux, je ne comprends toujours pas ce que Lui et les autres reprochent à cette entité floue et nuageuse qu'est la finance. Reprochons à certains banquiers des abus, à certains investisseurs une absence de contrôle sur leurs investissements mais arrêtons de blâmer quelque chose qui n'existe pas. En outre, blâmer la finance, c'est oublier que les sous dans les banques viennent de quelque part, à commencer par nos porte-monnaies.

Ne me fais pas dire ce que je ne dis pas lecteur : je ne suis pas contre la régulation ! Des systèmes de contrôles meilleurs peuvent être mis en place. En Irlande, au Royaume-Uni, des lois récentes sont venues encadrer la façon dont certains salariés des banques sont rémunérés afin de les inciter à plus de prudence.

Quant à savoir si cela sera efficace, si l'individu peut être contraint par la loi à être raisonnable, je n'en suis pas certaine. Donne un jeu d'argent géant à un grand gamin, explique lui les règles du jeu et laisse le libre de jouer. Il respectera les règles du jeu - non sans les avoir interprétées à son avantage - mais cela le rendra-t-il raisonnable pour autant ? Si j'étais cynique, je dirais : tu rêves, Herbert ! J'ai vu les Poussins, être jeunes et innocents, découvrir le Monopoly. Même si l'enfant ne contrôle pas la banque, il comprend vite comment tourner le jeu à son avantage.

En résumé : la responsabilité, c'est très bien mais cela n'apporte rien de neuf sous les tropiques.


3. L'Autorité

"Enfin, l'autorité. Car aucun système ne peut fonctionner sans respect des institutions, des règles, de la famille, des parents, de la personne humaine..."

C'est donc au titre de l'autorité qu'Il se déclare contre une reconnaissance du mariage et de l'adoption par les homosexuels, contre un encadrement réglementaire de l'euthanasie (qu'Il appelle légalisation), contre le droit de vote des étrangers aux élections locales, pour une réforme des règles juridictionnelles régissant le droit des étrangers (qu'Il assimile aux règles de l'immigration, encore un amalgame).

Cette autorité là, je n'en veux pas.

De même que je ne veux pas d'une France Forte qui me protégerait et serait un bouclier contre le reste du monde et l'ennemi de l'intérieur. Je n'ai pas besoin d'être protégée. Je n'ai pas d'ennemi. L'étranger d'Europe ou d'ailleurs et mon alter ego. Il est aussi différent de moi que ma voisine de palier. Je suis d'ailleurs sans doute beaucoup plus proche de mes copains allemands, européens convaincus, que d'un militant Front National. J'ai - nul n'en doutera - plus d'origines communes avec le roumain, qu'on préfère appeler rom pour oublier d'où il vient, qui hante les couloirs du métro qu'avec un descendant de Valery Giscard d'Estaing, auquel paraît-il on doit la paternité de ce slogan (ici).

Je ne suis pas partisane d'une France qui montre les muscles.

La France que j'aime est terre d'accueil, terre d'exil. La France que j'aime partage ses valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité avec les peuples du monde qui veulent s'en saisir. Je suis française et fière de mon Pays, de son histoire. J'ai des ancêtres qui ont choisi ce pays pour être le leur. Ils venaient de loin, mes ancêtres, ils avaient beaucoup marché. C'est en France que leur voyage s'est terminé.

J'espère ne pas avoir à reprendre mon bâton de pèlerin à la recherche d'un pays où je serai fière de voir grandir mes enfants.

En attendant, je ne voterai pas pour Lui.

Et pour me protéger, si je veux quelque chose de fort, je choisirai Thierry.



samedi 18 février 2012

Les cons et les con-venances

Jusqu'à quel point faut-il s'emmerder avec les cons ?

Quand j'étais adolescente, mon père, sa femme et moi avions été invités à un dîner chez un ami proche de mon père, un ami de vingt ans, André. Le genre d'ami qui m'avait fait sauter sur ses genoux quand j'étais une gamine. Un ami qui avait partagé les joies et les galères professionnelles de mon père. Un véritable ami. De ceux qui peuvent tout pardonner, comme nous l'allons voir tout à l'heure.

On commence par arriver dix minutes en avance... Et mon père de sonner quand même parce que tu vois, André, c'est un pote, il s'en fiche qu'on arrive tôt. André, effectivement, s'en fiche. Mais sa femme, ni maquillée ni coiffée, pas vraiment. Son sourire crispé quand elle ouvre la porte, le tablier maculé sur la petite robe noire sexy, est un reproche éloquent. Mon père ne s'embarrasse pas du quart d'heure de politesse. Entre se cailler dehors à attendre une heure convenable et ne pas respecter les usages - mais au chaud - mon père a fait son choix. Présenter des excuses pour cette arrivée prématurée, à quoi bon ? André, c'est un pote, on vous dit !

On s'installe au salon, moi avec un verre de coca, les autres avec un whisky et là mon père d'aviser une toile sur le mur. Un tableau contemporain, moderne.

- André, c'est quoi cette croûte ?! Me dit pas que tu as payé pour t'offrir cette horreur ?

Je me terre dans mon coin, avec mes kilos en trop et échange des regards désespérés avec ma belle-mère, laquelle tente vainement de rattraper la situation à coups de sourires, de formules creuses type les goûts et les couleurs, chacun ses sales goûts, pas facile de rétablir une situation désespérée... le mal est fait.

Arrivent les autres invités. Que des inconnus. Mon père n'aime pas les inconnus. S'il est venu dîner, c'est pour voir André, pas des gens qu'il n'a jamais rencontrés et ne reverra jamais. C'est pénible, un inconnu, ça oblige à faire des efforts. Et les efforts, mon père déteste. Notre hôtesse fait une moue pincée à chaque fois que mon père ouvre la bouche pour parler, elle le redoute, elle le craint. Mon père jubile.

On passe à table. Caviar en entrée, mon seul caviar de toute ma vie, tu vois, lecteur. Discussions sur des sujets divers et variés. Mon père tente de faire rire la galerie... mais on ne rit pas à ses calembours. Il n'est pas (assez) parisien, ça le vexe, ça le vexe. Il tente la politique. Les convives s'en fichent de la politique. Ils évoquent des sujets futiles, leurs enfants, leurs vies professionnelles, le cousin machin qui a réussit dans la chanson. La conversation vire aux potins people de l'époque. Sache, lecteur, que c'est lors de ce dîner que les prétendues moeurs légères de Madame Sinclair ont été évoquées devant moi pour la première fois. Je suis au spectacle. Ça m'amuse, ça m'excite, c'est un dîner de grands. Je suis la seule ado à table.

Et soudain, avant même qu'on ne serve le fromage, mon père :

- Bon, Doudette est fatiguée, elle en a marre, on s'en va. Merci pour tout.


Et joignant le geste à la parole, il se lève et va chercher son manteau.

Ma belle-mère et moi, surprises, suivons. De vraies brebis.

Une fois dans la voiture, grosse engueulade. On ne part pas comme ça. Ce n'est pas poli. Quelle image cela donne de nous ! Franchement, ca ne se fait pas. Je suis super vexée qu'on m'ait mis cette fuite sur le dos. Ma belle-mère, petite fille d'un ministre du Tzar Nicolas II, incapable du moindre faux pas au protocole, manque de défaillir de honte... Elle est rouge de colère. Pour toute explication, mon père nous assène :

- A mon âge, j'ai plus le temps de m'emmerder avec les cons ! Tu verras, Doudette, tu y viendras !
Et André s'en fout, il me connaît.

Fin de la discussion. Le débat est clos. Nous repartons dans notre banlieue...


Vingt-cinq ans plus tard, je deviens comme mon père.

Je supporte de moins en moins les soirées convenues, les dîners où je ne connais personne, les sourires forcés et les conversations superficielles. Professionnellement, je n'ai pas le choix. Mais dans ma vie privée, jusqu'à quel point suis-je prête à aller ?

Force est de constater que... pas très loin.

J'ai des vieux amis que j'adore et que j'aime voir et revoir. J'ai de nouveaux copains, de nouveaux réseaux. J'aime ces gens que je me suis choisis, rencontrés au hasard de mes errances terrestres et virtuelles. J'aime leur conversation. J'aime nos débats. J'aime leurs sourires, leurs colères, nos discussions.

Les autres m'emmerdent.

Les autres, je m'en fiche.

A quoi m'auront servi tous ces sous dépensés pour m'allonger sur un divan et raconter ma vie si c'est pour réaliser à quelque mois du milieu théorique de mon existence qu'on ne peut aller à l'encontre de son hérédité ?

Me voilà contrainte de dire, tel Guitry :

Mon père avait raison.

mercredi 15 février 2012

Le Gros Monstre Rouge

- Mamaaaaaaaaaaaan ! J'ai peuuuuuuuuuur !

Il est exactement 4:03 sur le radio-réveil qui éclaire faiblement mon côté du lit. Un cri dans la nuit vient de me tirer d'un doux rêve post-Saint-Valentin et a sans doute sorti des bras de Morphée la moitié de notre immeuble. Mes membres sont encore mous de sommeil. Je ne sais pas quel jour nous sommes ni si je suis encore en vie.

- Maaaaaamaaaaaaaaan !

Les cris redoublent.

Je tente faiblement mais distinctement un :

- C'est rien. Rendors toi.

Mais non.

- J'ai vraiment très peur maman, fait la voix dans l'autre pièce entre deux sanglots, il est là, le gros monstre rouge, il est là, il me regarde.

Je soulève la couette et sors péniblement du havre de mon lit douillet. Je me dirige en terrain inconnu. Je prends des forces et m'arme de courage : je vais combattre un gros monstre rouge.

Dans son lit de grande, la Poussinette, bientôt six ans, est secouée de spasmes.

- Là, maman, là, il est là !

Et , dans l'exacte direction du doigt de ma fille, il y a la faible lueur de l'interrupteur de la prise multiple qui éclaire (à peine) le bureau à côté. J'explique, je rationalise, je lui montre l'endroit...

- Naaaaaaan, c'est vraiment un monstre.

J'allume la lumière de la chambre, un plafonnier qui éclaire tellement bien que je mets quelques minutes à m'adapter. Je m'en prends plein la tronche. Je sens venir la migraine.

- Maman, je le vois, c'est un vrai monstre rouge, il a un gros ventre, des grands bras et plein d'yeux.
- Regarde mieux, il n'y a rien.

- Siiiii, il est là. J'ai très peur, maman, c'est vrai.

- Je sais, ma chérie, je sais.


Je tente le câlin, le gros câlin, comme quand elle était encore un bébé. Un câlin d'amour.

- M'enfin, vous en avez pas fini avec tout ce boucan ?!

Le Poussin, tout sourire, est debout à côté de nous. On ne l'a pas vu arriver. Il est tout content d'être réveillé et feint la colère du garçon qu'on perturbe dans son sommeil.

Et voilà, il n'y a plus un mais deux enfants qu'il faut rendormir.
Je soupire.
Je compte sur le Doudou pour venir à ma rescousse et gérer l'un des deux enfants.
Mais non, le Doudou dort.
Ou fait mine de dormir.
Parce que si le Poussin est debout, l'oeil parfaitement alerte, lui qu'un tracteur ne réveille pas, je ne vois pas comment le Doudou - qui, en temps normal, entend le bip du push email de l'iPhone à deux heures du matin - pourrait encore dormir.

Je mets le Poussin dans son lit, je tente un mini-câlin rapidouille histoire d'en finir.
- C'est pas juste ! Poussinette, elle a plus de câlins que moi.
- Oui, mais Poussinette, elle a un gros monstre rouge dans sa chambre, pas toi.

Ca suffit à le rassurer. Le Poussin s'y connaît en cauchemars, celui de sa soeur, c'est la gnognote, lui il rêve de traits qui l'attaquent. Et ça, lecteur, c'est effrayant !

Retour dans la chambre de la Poussinette qui peine à se calmer.
- Tu vois, il n'y a rien, je fais, aussi calme et posée que possible.
- Moui..., fait ma fille d'une voix mal assurée.
- Je peux retourner me coucher ?
- Si tu veux.

Vous noterez cette façon de me laisser prendre la décision, de me mettre seule devant un choix cornélien. C'est bien ma fille.

J'éteins la lumière de la chambre de la Poussinette, je laisse la porte entrouverte... et je retourne me coucher, comme je le lui ai dit.

- Maaaaaamaaaaaaan, il y en a un autre de gros monstre et les murs bougent !

Les murs bougent donc chez nous. C'est bon à savoir. Va falloir faire venir un maçon.

- A ton tour, je fais, à l'attention du Doudou, qui doit nécessairement faire semblant de dormir. J'accompagne le geste à la parole et j'ai le coude pointu.

Le Doudou grommelle trois mots qui n'ont pas l'air totalement aimables mais dont je ne saisis pas le sens. Il se lève. C'est son tour, il le sait, il ne peut pas éviter de prendre sa garde, quoi qu'il lui en coûte.

Le Doudou est un scientifique dans l'âme, à défaut d'en avoir fait son métier. Il prend le temps d'expliquer à sa fille les illusions d'optique, les reflets, il est pédagogue, il est rassurant. Ce qui - reconnaissons-le - est une gageure à 4:34 du matin. Le Doudou est un papa. Le papa est forcément plus fort que les gros monstres rouges. Tu le sais, ça, lecteur, surtout si toi aussi tu es papa.

Je l'entends murmurer à sa fille, de la voix de prince charmant qu'il ne prend qu'avec elle:
- Allez, ma princesse, faut dormir maintenant. Tu as envie de rêver à quoi ?
Un silence, puis :
- Alors... Je vais rêver que je suis à la campagne et que je cours avec Fili vers la balançoire. Papa, tu feras de l'iPhone et le Poussin, il sera pas content parce que tu veux pas jouer aux échecs avec lui. Et maman, elle sera en train d'éplucher des tomates, des courgettes et des aubergines. C'est le plus beau rêve, tu vois, papa.

Et c'est ainsi que le gros monstre rouge fut vaincu par un rêve de campagne.



Gros Monstre rouge dessiné le lendemain tel qu'aperçu dans la nuit,
"sauf que en vrai le ventre est carré et plus gros".

dimanche 12 février 2012

Il a pas Free...

Tu imagines bien, lecteur que quand Free a lancé son offre top délire méga groove de la mort qui tue, le Doudou s'est précipité. Il était urgent de ne pas attendre. D'autant que chez Orange, pour du pas illimité en matière de communications téléphoniques et du à peine illimité en matière de données, on payait 62 euros par mois. Trois fois plus ou presque que ce que propose Free.

Du coup, ni une ni deux, le Doudou se précipite sur le site de Free pour nous abonner. Enfin, nous abonner, faut le dire vite... pendant une nuit, le Doudou se fait mal à l'index à rafraîchir une page qui refuse obstinément de s'ouvrir. C'est têtu une page d'un site internet. Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas.




Le lendemain, ô miracle, ça fonctionne.

Et parce qu'on n'est pas des idiots dans la famille et qu'on a deux Freebox (une à Paris, l'autre à la campagne), on bénéficie non pas d'un mais de deux abonnements à 16 euros par mois. La classe à Dallas. T'imagines pas l'économie qu'on va réaliser !

Après...

Ben après, on attend.

C'est pas rapide, le passage de Orange à Free. Et pas convivial non plus. On sent la compétition aux dépends du brave usagé. Brave, oui. Car courageux. Il en faut du courage pour ne pas insulter Orange qui t'envoie un SMS pour te dire que la portabilité du numéro sera effective le 17 janvier à 11 heures, que Free soit prête ou pas (c'est pas son problème à Orange que Free soit prête je l'admets volontiers), mais que tu continueras à payer jusqu'au 23 parce que c'est comme ça, t'as signé. Dont acte, j'ai signé. Mais je ne suis pas sûre de re-signer un jour si tu me refuses un geste commercial, Orange, faudrait voir à voir si tu veux encore être sur le marché dans dix ans...

Au final, la carte SIM est arrivée 48 heures après la coupure de la ligne par Orange, qui a continué de me facturer pendant ce temps et au delà tu noteras, lecteur attentif. Hormis l'humiliation de devoir envoyer une email à quelques contacts pros pour leur dire de ne pas s'inquiéter, confirmer que, non, mon téléphone n'est pas mort - je suis juste entre deux opérateurs - et subir la réponse sarcastique du collègue basé en France qui se fiche ouvertement de ma tronche de consommateur crédule, le dérangement a été mineur. Et depuis la carte Free installée, mon téléphone fonctionne bien. Très bien, même.

Pour le Doudou en revanche, rien de bien palpitant. Depuis deux mois, il ne voyait venir que la facture d'Orange rougeoyante. Aucun autre signe de Free que les tweets énervés de son dirigeant. Prenant son mal an patience et quelque peu envieux de ma situation, le Doudou rafraîchissait la page "statut" de Free chaque matin. C'est fou ce qu'on peut rafraîchir de pages, sur le site de FreeMobile ! Toujours pour le même résultat : rien.

Et soudain, la semaine dernière, un changement. La portabilité du numéro avait été activée. Mercredi prochain, Orange coupe la ligne... mais pas la facturation pour les raisons exposées ci-dessus. Il appartient désormais à Free d'envoyer la carte SIM. Le Graal du FreeUser, le sésame vers la liberté. Sauf que... sauf que la Freebox dont dépend l'abonnement est actuellement sise dans un petit hameau à 220 bornes de Paris. Un hameau loin de tout transport en commun.

Et là, à la seule idée de ne plus avoir de téléphone pendant quelques jours, le Doudou se transforme en Hulk. Il décide, tout seul comme un môme, qu'il va récupérer la carte SIM ce week-end. Peu importe que les routes soient gelées, peu importe qu'on ne soit pas certain que la carte soit arrivée, peu importe tout. Il a pris sa décision : il DOIT y aller. Là. Maintenant. Tout de suite.

Tentant une approche raisonnable et raisonnée, je suggère (i) de téléphoner au voisin qui a la clé pour lui demander d'ouvrir la boite aux lettres, prendre l'enveloppe avec Free marqué dessus et la réexpédier à Paris ou de (ii) téléphoner à Free pour voir si la carte ou une autre carte peut être adressée à notre adresse parisienne.

Mais non. Le Doudou ne peut imaginer suggérer au voisin de rendre ce genre de service. C'est nettement plus engageant que de tondre la pelouse. Il ne peut pas leur imposer cela. Et même poser la question de savoir si le voisin serait prêt à la faire est inimaginable. Imagine qu'il ne mette pas la bonne adresse sur l'enveloppe. Imagine que la lettre réexpédiée se perde. Imagine que le Doudou n'ai pas de téléphone mercredi ! Non, n'imagine pas. Pour un hyper-connecté tel que le Doudou, ne pas pouvoir être joint pendant quelques jours, c'est pire qu'avoir une jambe dans le plâtre. Et n'essaye pas de le raisonner. Si tu lui dis que les gens pourront le contacter par email, qu'il peut prévenir ses principaux interlocuteurs et leur donner un autre numéro de remplacement le temps que..., la réponse fuse : "tu ne comprends, ce n'est pas possible".

Quant à appeler Free, oui, ok, d'accord mais encore faudrait-il que Free réponde. Le temps d'attente est tel qu'il faut rafraîchir l'appel toutes les 15 minutes. Du bureau, c'est juste pas possible. On bosse au bureau, on n'attend pas que quelqu'un daigne décrocher un téléphone dans call center étranger loin, très loin, peut-être même hors de l'Union Européenne.

Donc, ce matin, dès potron-minet, le Doudou tente une incursion hors du lit conjugal pour s'envoler sur les routes gelées de France, histoire de faire l'aller-retour à la campagne dans la journée. Que la maison soit fermée, l'eau coupée, et la température inférieure aux minimales saisonnières, il s'en tamponne le coquillart. Seul compte l'hypothétique découverte qu'il fera en ouvrant la boite aux lettres.

Sauf que je ne dors, je veille. A peine a-t-il posé un orteil sur le parquet que je hurle :

- Non, tu n'y vas pas. C'est débile ! Tu appelles d'abord, histoire de savoir si c'est arrivé au moins.


J'ai ma voix des mauvais jours. La voix rauque de la nana qui n'a pas dormi parce qu'elle s'inquiète. La voix de la harpie qui pourrait mordre. Tu vois, lecteur, je sais être très méchante quand je veux protéger ceux que j'aime. Même malgré eux. Le Doudou me connaît quand je suis comme ça. Je peux partir en vrille très facilement. Je deviens incontrôlable, totalement ingérable et très méchante. Du coup, qu'il soit convaincu ou pas, il doit se dire que c'est pas le moment de faire une esclandre. Il se recolle dans le lit en maugréant. Je m'en fiche qu'il ne soit pas content. J'ai gagné. La raison (et mes cris) a (ont) gagné.

Huit heures sonnent. Je me suis rendormie. Le Doudou n'est plus dans le lit. Mais il est où au fait ? Le Poussin, sans doute réveille par mes cris de mère indigne, m'informe : il est au téléphone. Ça dure. Ça dure. Et soudain, le Doudou réapparaît.

- J'ai eu Free. Il n'avait pas encore expédié la carte., fait-il avec le ton du mec qui a appelé de sa propre initiative et est super fier de lui.
- Ah.

Tu notes comme je jubiles intérieurement, hein, lecteur, mais je reste stoïque. Je suis magnanime.
- Et tu sais quoi ? Il vont l'envoyer ici la carte.
- Ah.

Non, je ne dis rien, je suis zen.

Tu le crois que la conversation s'est passée comme ça ?
Tu ne me connais pas bien lecteur.
Je te le refais.
En vrai.

- J'ai eu Free. Il n'avait pas encore expédié la carte., fait le Doudou goguenard, sachant ce qui l'attend.
- Ah, qu'est-ce que j'avais dit ?! Tu vois bien que j'avais raison !, je réponds avec un grand sourire victorieux.
- Et en plus, ils vont l'envoyer à Paris du coup, la carte.,
ajoute le Doudou penaud et sûr de son effet.
- Mouhahahaha ! Je l'savais. Je suis la meilleure ! Qui c'est la meilleure ? C'est Doudette. Dis le que c'est moi qui avait raison ! J'ai toujours raison !!!

Je joins le geste à la parole et j'entame une danse de joie, bras levés, en me tortillant sur moi même.

Sache lecteur, que le Doudou n'a jamais admis ni que j'étais la meilleure, ni que j'avais toujours raison mais il a fait de petits sauts façon chien avec Fili qui valent tous les aveux du monde.


[edit : finalement, la carte était bien partie à la campagne et le Doudou a fait l'aller-retour un après midi, prenant une demi-journée de congés pour aller la récupérer]

dimanche 5 février 2012

L'art de la guerre et de sa résolution

Dans mon pays familial, cohabitent trois états avec des frontières bien distinctes :
  • la chambre de la Poussinette, dont la Princesse est la Poussinette ;
  • la chambre du Poussin, dont le Président de la République auto-proclamé est le Poussin ;
  • le reste de l'appartement, dirigé d'une main de maître par le Doudou et votre servante, dans une union (presque) parfaite. L'Union Parentale exerce également une tutelle bienveillante sur les deux micro-états qu'elle tolère sur son territoire.
On constate, à intervalles sporadiques, des échauffourées entre les deux micro-états.

Le Président de la République tente parfois une visite chez la Princesse, sa voisine. Les droits de douane sont élevés et arbitraires. Il peut lui en coûter un Playmobile ou un chevalier. Ca vaut le coup, c'est le prix à payer pour avoir le droit de voir défiler une armée de Barbies dans le plus simple appareil.

La Princesse et le Président de la République voisine n'ayant pas le même usage de la Barbie, cela finit parfois en cris. Il suffit alors à la Poussinette d'expulser le visiteur hors les murs, au motif qu'il ne respecte pas la règle la plus élémentaire de respect des poupées, lesquelles doivent toujours avoir deux bras et deux jambes, telle que prévue à l'article 1 de la loi que la Poussinette a fixée. On notera, par souci de vérité historique que cette loi évolue en fonction des humeurs et des intérêts personnels de la Princesse qui l'édite. Une fois le Président de la République voisine expulsé manu militari, s'en suit une interdiction du territoire d'une durée plus ou moins longue, en fonction (encore) de l'intérêt personnel de la Princesse...

Chez le Poussin, les règles sont écrites et affichées sur la porte. Elles peuvent être amendées en fonction des alliances qui peuvent se créer avec les autres états. Par exemple, pendant longtemps, la règle affichée fut Interdit à Maman et Poussinette mais pas à Papa et Fili. La Poussinette ne sachant pas lire, il ne peut lui être opposé que nul n'est sensé ignorer la loi, encore que le Président de la République ne considère pas cela comme un obstacle législatif. Régulièrement, lorsqu'elle tente de pénétrer son antre, il la renvoie à la note écrite par un tu sais pas lire ? C'est interdit d'entrer ! dont l'incongruité ne choque nullement la Princesse.

Reste que, en temps normal, quand l'enfant peut sortir quelques heures dehors et s'épuiser à courir dans les herbes folles, on en reste aux provocations d'usage. Parfois quelques tirs de roquettes en papier ou de vol de peluche... mais rien de bien méchant. Seulement, voilà, quand l'hiver vient, il arrive qu'il fasse si froid dehors que l'enfant ne peut sortir. Il tourne en rond dans son petit territoire... Il cherche à s'occuper. En désespoir de cause, il peut même tenter une ouverture amicale.

- Dis, on joue aux chevaliers ?
- Nan, moi, je joue aux princesses. Et j'ai pas envie de jouer avec toi. Sors de ma chambre.
On ne parle pas comme ça au Président d'une République, fut-il auto-proclamé.
- T'es méchante.
- Naaaan, je suis pas méchante. C'est pas vrai. C'est toi qui est méchant de dire que je suis méchante.
Et d'enchaîner en tirant la langue.
- Mamaaaaaaaan, elle m'a tiré la langue.
Ne surtout pas répondre. Je ne suis pas là, je n'ai rien entendu.
- Même pas vrai, réplique la Princesse.
- Si, c'est vrai.
Et de tirer la langue à son tour pour accompagner cet assertion non étayée de preuve.
- Arrête de me tirer la langue. T'es nul !
Re-tirage de langue.
- Mamaaaaaaaan, il a tiré la langue ! Deux fois.
Je n'ai toujours rien entendu. Je suis sourde. Voilà, c'est ça, je suis sourde.

Le Président de la République entend attirer l'attention de sa soeur en lui balançant un coup de pied dans le tibia gauche. Réplique de la Princesse qui sort les griffes et s'attaque au visage, accompagnant le geste d'un cri strident, dit "le cri qui crève les tympans".
- Même pas mal, constate le Poussin balafré, en grimaçant.
Et d'enchaîner avec un coup de poing au bras nu de la Princesse.
- Arrêêêêêête ! Ca fait mal !
- Non, toi t'arrête.
- Mamaaaaaaaan, il m'a donné un coup de poing.
- C'est elle qui a commencé.

Je ne peux plus être sourde. Ils sont tous les deux en face de moi.
- Je veux pas le savoir. Réglez ça entre vous. Et sortez de ma chambre.
- Mais maman...
- Sortez de ma chambre !
- Mais quand même...
- Sortez de ma chambre !!!! Un.... deux....
Pftt... disparus. Je suis magicienne.

Dans le couloir, on négocie l'armistice.
- Tu dis pardon et j'arrête, tente la Princesse, magnanime.
- Non, toi tu dis pardon.
- Je dirai pas pardon.
- T'es nulle !
Coup de pied.
Griffes.
Combat corps à corps.

Voix du père dans le lointain.
- Cessez immédiatement !
- Mais papa...
- Vous êtes deux idiots. On ne règle pas les conflits en se battant. Parlez-vous. Discutez.
La parole de la sagesse.
- Je veux pas discuter si elle dit pas pardon.
- C'est lui qui a commencé, c'est lui qui doit dire pardon.
- Vous n'avez qu'à dire pardon tous les deux.
- Non !
- Nan.
Soupir du père, qui regrette déjà d'être intervenu.
- Elle est méchante.
- Il m'a tiré la langue.
- Oui, mais c'est toi qui a commencé.
- On s'en fiche de qui a commencé, souligne le père, maintenant on fait la paix.
- C'est pas juste, fait le Président de la République, c'est sa faute. Elle voulait pas jouer avec moi.

Le père prend un ton dogmatique et professoral.
- Elle a le droit de ne pas jouer avec toi, si elle veut. Elle est libre. Quand elle est dans sa chambre, c'est elle qui décide.
- Et ben c'est pas juste. Moi, je veux jouer avec elle.
- Et parce que tu veux jouer avec elle, tu la tapes ?, demande le père, sincèrement surpris.
- Mais elle veut pas jouer avec moi...
Et soudain le Président de la République est pris de gros sanglots. Frustration. Culpabilité. Larmes. L'enchaînement classique de l'enfant qui n'a pas pu se défouler.

C'est là que j'interviens.
- Qu'est-ce qu'il se passe ? Pourquoi il pleure ?
En vrai, je sais pourquoi. Je veux juste me donner une contenance. Genre, le pacificateur qui vient tout régler à la dernière minute. Clint Eastwood, c'est moi.
C'est alors que la Princesse pestouille tente une réponse, persuadée que la solidarité féminine jouera en sa faveur.
- Papa, il a dit que le Poussin, il a pas le droit de m'embêter et que je peux jouer toute seule si je veux. Tu vois, c'est la faute du Poussin.
Redoublement de larmes du Poussin.
- Et pourquoi il est griffé au visage, ton frère ? Il s'est fait ça tout seul ?
Je suis finaude, tu vois, lecteur.
- Il m'a donné un coup de pied.
- Et ça t'autorise à le griffer ?!
- Je me défendais.
Où il apparaît que la légitime défense est un concept juridique inné et non acquis.
- Tu dis pardon à ton frère.
- Lui d'abord.
- Ouinnnn, je dirai pas pardon, ouiiiiiiiin.

Conciliabule de l'Union Parentale par échange de regards entendus.
- Ok, puisque c'est comme ça, chacun dans sa chambre et vous ne sortez pas !
- Maiiiiiiiiiiiis....
- C'est un ordre.
Et quand le père ordonne, t'as intérêt à ne pas moufter, gamin.
- Je veux pas, moi. Je veux rester ici avec vous.
- Moi aussi, je veux pas.
- Moi non plus.
Là, c'est moi qui intervient, pas forcément à propos j'en conviens mais il faut rétablir la vérité brute des faits.
- Quoi, moi non plus ?,
interroge la Poussinette un peu perdue.
- On dit "moi non plus, j'veux pas".
- Ah.
Le Doudou reprend alors la main.
- Dans vos chambres. Tout de suite.
- Pfff..... elle est méchante maman.
- Oui et papa aussi.
- C'est nul.
- Oui, c'est nul. Sont nuls les parents.

Le Président de la République et sa voisine la Princesse se dirigent en traînant les chaussons vers leurs contrées respectives. On les entend maugréer tandis qu'ils cheminent :
- Maman, c'est la plus méchante.
- Et papa aussi il est méchant.

Silence.

Sourires.

Rires.

- Tu veux qu'on joue au papa et à la maman ?

- D'accord. Tu viens dans ma chambre ?
- Si tu veux. On prend les Barbies aussi ?
- Je suis d'accord.

Moralité : si tu veux faire cesser une guerre, trouve aux belligérants un ennemi commun.